« To beguile the time, / Look like the time » (Macbeth, I.5.69-70), ou quand Shakespeare s’adresse aux metteurs en scène

Par Chloé Giroud
Publication en ligne le 07 décembre 2020

Texte intégral

1Cette année, ce n’est pas l’amour impossible de Roméo et Juliette, ni le dilemme insolvable d’Othello qui ont suscité l’intérêt principal dans les théâtres en France, mais bien la soif de pouvoir de Macbeth. La saison 2019/2020 a, en effet, été particulièrement prolifique en termes de productions de la célèbre pièce écossaise de Shakespeare. Si cette œuvre a autant retenu l’attention des metteurs en scène, c’est que nombre d’entre eux y voient « un formidable outil de décryptage de la vie politique actuelle1 », comme l’affirme le Théâtre de l’Unité. Et la Compagnie Anne Ma Sœur Anne d’ajouter : « [nous sommes] dans un monde où malgré nos illusions de progrès et de moralisation de la vie politique, la soif de pouvoir reste le maître-mot des dirigeants2 ». Ces metteurs en scène ont identifié des liens tangibles entre l’histoire de Macbeth et notre société C’est donc une atmosphère intemporelle qui régit la majorité de ces mises en scène. Et pour que le spectateur en saisisse toute la résonnance, diverses approches ont été adoptées.

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Les multiples vestes de Macbeth dans Macbeth / Hors-Champ

© Frédérick Lejeune

Immersion dans le monde obscur de Macbeth

2Certaines compagnies théâtrales ont tout d’abord travaillé à produire un spectacle immersif, grâce à l’usage de la musique et des technologies. C’est notamment le cas du Collectif de l’Âtre (Lyon 2e), avec Macbeth – Voir avec les oreilles, un « spectacle sensoriel et immersif3 » qui accorde une grande importance au son. Les spectateurs, plongés dans l’obscurité, se voient privés de leur sens de la vue. Et c’est par l’ouïe qu’ils accèdent à l’histoire de Macbeth. Cette nouvelle approche de l’œuvre, « avec les oreilles », renforce l’intemporalité. Le spectateur n’est plus un simple observateur : il écoute, imagine et perçoit Macbeth, hors du temps. La Compagnie Veilleur® (Thionville) a, quant à elle, proposé aux spectateurs d’écouter individuellement Macbeth avec un casque. L’immersion est encore intensifiée ici, puisque chacun entend uniquement le son de la pièce. Tout bruit parasite, qui pourrait ramener le public à la réalité, est mis en sourdine. Enfin, un guitariste accompagnait en direct le Macbeth de la compagnie le Contre PoinG (Grenoble)4, tandis que le Collectif Mains d’Œuvre (Saint-Laurent du Maroni) alliait cette musique « live » à une projection vidéo pour créer un Macbeth Expérience. L’attention du public est stimulée en permanence sur les plans visuels et auditifs. Ci-dessous, les affiches de ces deux dernières représentations montrent combien elles semblent se faire écho.

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Affiches de Macbeth

© 2020 Le Contre PoinG

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Affiches de Macbeth Expérience

© 2017 Mains d'Œuvre

Vers un nouveau public pour Macbeth

3Pour refaire une beauté au Macbeth de Shakespeare, certains l’ont aussi fait voyager à travers les genres, et lui ont donné une seconde vie, comique cette fois-ci. La Compagnie Barbaque (Aÿ-Champagne) l’a revisité, par exemple, en Mac Beth « façon steak tartare5 ». Le théâtre d’objet a permis de rendre explicite la cruauté de la pièce et d’en illustrer les rouages avec simplicité. Baby Macbeth de la Compagnie Gare Centrale (Fontenay-sous-Bois) a adapté la pièce pour les enfants, prouvant une nouvelle fois l’universalité des thèmes de Macbeth, accessibles même au plus jeunes. Et puis, deux clowns se sont invités dans l’intrigue du Macbeth de la Compagnie Parallèles (Paris 4e). Quant au Macbeth Muet de la Compagnie québécoise La Fille du Laitier (Lées-Athas), on y joue sur la pantomime et les émotions excessives. La caricature peut permettre au spectateur de mieux cerner la pièce, tout en démystifiant la tragédie shakespearienne.

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Le nouveau public de Baby Macbeth

© Alice Piemme

L’humain au cœur des mises en scène

4Malgré ces partis pris différents, une thématique semble avoir été commune à toutes les compagnies : l’humain. L’humain comme maître-mot pour rendre compte de l’intemporalité de Macbeth. L’homme, sous les traits du héros éponyme, est remis au cœur de la pièce, avec ses passions dévorantes, sa quête de liberté et sa psyché. C’est dans cette perspective que le Théâtre de l’Unité (La Ricamarie) a choisi de jouer Macbeth en forêt durant la nuit, au milieu des arbres donc. Le spectateur est plongé à la fois dans les entrailles des bois et dans l’âme des personnages, où règne la folie. Dans Macbeth / Hors-Champ, Cie Anne Ma Sœur Anne (Pamiers), cette même folie est étudiée à travers le prisme du couple, clé de voute de cette réécriture6. L’amour dans l’antichambre du couple devient le cœur du propos et est étudié sous toutes ses facettes. Quant aux décors, qui auraient pu détourner l’attention du spectateur, ils ont été volontairement réduits, voire parfois supprimés, comme dans la production du Macbeth au Théâtre de la Tempête (Paris 12e), présenté à l’origine dans le triptyque Dans le Frigo. Le metteur en scène Clément Poirée y a réuni la nuit, l’intemporel et l’humanité :

Cette nuit qui « lutte avec l’aube », qui ne « voit plus le jour ». Cette nuit qui s’éternise et dans laquelle on plonge profondément abolit le temps. […] Cette œuvre sans concession s’adresse, je crois, à nos psychés de manière primitive. Elle ranime un trouble enfoui et inavouable. Pour raconter ce grand archétype: l’être humain face au temps7.

5La perspective féminine a également été explorée plus en détail. L’Ensemble Théâtral Estarre (Paris 18e) propose un Macbeth raconté par cinq femmes, tandis que la Compagnie de Baptiste Guiton (Villeurbanne), dans sa mise en scène de la réécriture Dunsinane de David Greig, place Gruach (Lady Macbeth) au centre de tous les regards, autant sur scène que dans la fable8. C’est alors l’autre Macbeth, la femme Macbeth, qui est mise sous les feux des projecteurs et qui devient le point d’entrée et d’ancrage de ces adaptations.

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Le regard de cinq femmes sur Macbeth

© Romain Kosellek

Le théâtre se raconte

6C’est enfin le thème de la métathéatralité qui a été exploré, en axant les représentations sur le rôle des comédiens dans le Macbeth-Fatum du Théâtre des Crescite (Le Grand-Quevilly), et sur celui du metteur en scène dans Macbeth (the Notes) par Dan Jemmett et David Ayala (Paris 6e). Ces deux fonctions existaient déjà à l’époque de Shakespeare, quoique sous un autre nom et une autre forme, et continuent à faire vivre le théâtre. La production de Macbeth a donc permis une revalorisation des divers acteurs du théâtre. Les rôles s’inversent ici, puisque ceux qui sont habituellement dans l’ombre sont mis en lumière. Et ceux qui étaient sous les feux des projecteurs et au centre de l’attention – c’est-à-dire la pièce elle-même et son intrigue – deviennent secondaires. Ce renversement ne rend pas la pièce dispensable pour autant, puisque c’est grâce à elle que les comédiens et le metteur en scène existent. Les deux entités s’entremêlent et se complètent. Elles se revalorisent l’une l’autre.

7Face à ces deux productions, le spectateur ne peut plus se laisser emporter par l’illusion théâtrale, puisque l’intrigue et les personnages sur scène le rappellent constamment à la réalité. Il est donc invité à penser le théâtre dans sa totalité, avec toutes les étapes que comprend la création d’une production théâtrale. C’est même sa propre place, en tant que public, que le spectateur doit repenser. Il n’est plus extérieur à l’histoire, puisque c’est pour lui que le metteur en scène et les comédiens se tourmentent, pour lui offrir un spectacle de qualité. Le public a donc un rôle dans la pièce. Il fait partie de ces personnages que l’on mentionne mais que l’on ne verra jamais sur scène. En outre, toutes les adaptations de cette saison qui ont joué sur le quatrième mur ont plus ou moins suscité ce questionnement métathéâtral chez le spectateur9.

Contours, détours et détournements de Macbeth

8Pour beaucoup de ces compagnies, Macbeth traite de sujets qui sont toujours d’actualité. Elles ont, chacune à leur manière, remis au goût du jour la pièce de William Shakespeare, dont l’intrigue et les vers ont bel et bien traversé les siècles pour venir nous raconter notre propre histoire. La distanciation, autant géographique que temporelle, entre le Macbeth de Shakespeare et la France du XXIe siècle n’a donc aucunement constitué un frein à sa réadaptation lors de cette saison 2019-2020.

9L’importante quantité de représentations de Macbeth laisse à penser que cette tragédie a des caractéristiques bien particulières, qui permettent et encouragent son adaptation. Notons déjà que la notion d’adaptation est inscrite dans l’ADN même de la pièce. Celle-ci est inspirée des Chronicles de Holinshed, elles-mêmes fondées sur la Scotorum Historia d’Hector Boece. En réadaptant cette œuvre, les artistes français auront donc continué de perpétrer une tradition.

10Et puis, il semble que tous ces artistes aient eu la même volonté de disséquer Macbeth. Ils ont tous effectué un travail en profondeur, pour comprendre l’œuvre dans sa globalité et dans toute sa complexité, avant de s’attacher à l’un de ses aspects fondamentaux et de le développer. Chacun a souhaité revenir au noyau de l’œuvre et en comprendre les rouages essentiels. Pour certains, ce sont les comédiens et le metteur en scène qui se trouvent au cœur de la pièce, et c’est en ce sens qu’ils ont pu être mis au cœur de l’adaptation. Pour d’autres, ce sont les passions exacerbées de l’homme qui constituent la clé de voute de l’œuvre, et qui ont donc été placées au centre de toutes les attentions. D’autres artistes ont pu être frappés par la position (inférieure) de la femme dans la tragédie de Shakespeare et ont désiré repenser Macbeth dans un contexte nouveau, avec des mœurs qui diffèrent de celle du XVIIe siècle. Et pour d’autres encore, le monologue comique du Portier à l’Acte III a pu inspirer une relecture plus légère de Macbeth.

11La pièce s’avère donc à la fois prétexte et pré-texte10. D’une part, elle sert de prétexte aux artistes pour aborder une thématique bien précise, comme nous venons de le remarquer. Et d’autre part, elle constitue un pré-texte, soit une source d’inspiration pour les nouvelles créations. Et puis, Macbeth inspire tout autant des réappropriations, qui abordent l’intrigue sous un prisme différent, que des œuvres originales, qui s’inspirent du monde de Shakespeare pour créer une nouvelle histoire. Les temporalités se répondent, et Macbeth frappe alors par son intemporalité. Doubles, dualités, oppositions, duplicités créent l’unité des spectacles de la scène contemporaine.

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Les temporalités se répondent dans Macbeth-Fatum

©Arnaud Bertereau

Notes

1 « Macbeth - Théâtre de l’Unité - 15 et 16 mai 2020 - Forêt du Chasseur », Centre Culturel de la Ricamarie, 11 mai 2019, http://centre-culturel-laricamarie.fr/macbeth.

2 « Macbeth / Hors-Champ - création 2019 », &Cie(s) | « L’Humain au cœur du Spectacle Vivant », consulté le 6 mai 2020, http://www.etcompagnies.org/cieannemasoeuranne/macbeth/.

3 Sylvain Menges, Teaser Macbeth 1, 2019, https://vimeo.com/340242741.

4 Voir le compte rendu qu’en fait Ysaline Rossi dans ce même numéro de Shakespeare en devenir.

5 « Shakespeare vient dîner », Barbaque Compagnie, consulté le 6 mai 2020, http://www.barbaquecompagnie.com/spectacles/shakespeare-vient-diner/.

6 Ce qui n’est pas sans faire songer à une autre réécriture récente, celle de Pamella Édouard et Gaspare Dori, Lady Macbeth (éditions unicité, 2018), jouée en mars 2018 au Théâtre La Croisée des Chemins.

7 Clément Poirée, « Macbeth - Théâtre de la Tempête », consulté le 6 mai 2020, https://www.la-tempete.fr/nos-productions/macbeth-620.

8 Voir Estelle Rivier, « Dunsinane, de David Greig, mis en scène Baptiste Guiton, Théâtre national populaire (TNP), Villeurbanne. Quand souffle le vent des Highlands », dans ce même numéro de Shakespeare en devenir.

9 Citons, par exemple, le Macbeth de la compagnie le Contre PoinG, où Macbeth va sur les marches des gradins, ou bien Baby Macbeth de la Cie Gare Central, où la comédienne Agnès Limbos demande aux enfants « Do you want the Crown ? ».

10 Pour plus d’informations sur la notion de pré-texte voir Sven Rank, Twentieth century adaptations of Macbeth: writing between influence, intervention and cultural transfer (Peter Lang, 2010), p. 36-37.

Pour citer ce document

Par Chloé Giroud, «« To beguile the time, / Look like the time » (Macbeth, I.5.69-70), ou quand Shakespeare s’adresse aux metteurs en scène», Shakespeare en devenir [En ligne], Varia, N°15 - 2020, Shakespeare en devenir, mis à jour le : 23/11/2020, URL : https://shakespeare.edel.univ-poitiers.fr:443/shakespeare/index.php?id=2526.

Quelques mots à propos de :  Chloé Giroud

Chloé Giroud est étudiante en deuxième année de Master LLCER, parcours études anglophones, à l’Université Grenoble-Alpes. Elle rédige actuellement son mémoire, intitulé « Lady Macbeth dans les adaptations de Macbeth : le double comme unité ».

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