Dunsinane de David Greig, mise en scène Baptiste Guiton, Théâtre National Populaire (TNP) de Villeurbanne, 2 février 2020
Quand souffle le vent des Highlands

Par Estelle Rivier
Publication en ligne le 07 décembre 2020

Texte intégral

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Siward (Gabriel Dufay)

©Michel Cavalca

Macduff :
« Il n’y a pas toujours eu la guerre ici, Siward.
Il y a eu, par le passé, des moissons, des marchés, des tribunaux, des monastères. Dans ma jeunesse, on pouvait regarder cette vallée entière et nommer tout ce qui s’y trouvait. […] Mais quand la guerre arrive, elle ne détruit pas seulement les choses comme des moissons et des monastères – elle détruit aussi le nom des choses. Elle promène une ombre sur le paysage tel un faucon et, quelque nom qu’elle aperçoive, elle fond sur lui et l’emporte dans ses serres. La colline rouge se change en colline de carnage. Le bois de bouleaux devient bois de la douleur […].
Nous ne savons plus où nous sommes. »
David Greig, Dunsinane1

1Cette longue citation en préambule exprime à mes yeux la poésie grave du texte de David Greig, Dunsinane, dans la traduction fine et rigoureuse de Pascale Drouet. Cette réplique, prononcée par Macduff dans le dernier tiers de l’œuvre2, laisse une empreinte puissante à l’esprit alors que l’on s’apprête à quitter la salle de théâtre. Bien que publié en 2010, Dunsinane respire l’Écosse médiévale et, à l’instar des grandes tragédies de Shakespeare, laisse des images vives en tête, des sons et une riche matière à réflexion.

2Découpée en quatre tableaux qui se déclinent selon les quatre saisons, en commençant par le printemps, la pièce s’ouvre sur la bataille que les Anglais mènent contre Macbeth afin de mettre un terme à la tyrannie du roi écossais, Macbeth. L’œuvre commence donc là où celle de Shakespeare s’achève, en offrant une suite en quelque sorte, bien que la structure et les personnages soient en partie renouvelés. On y retrouve Macduff (Vincent Portal) cité ci-dessus, vaillant lieutenant écossais à la barbe rousse, qui est acteur et chanteur dans la mise en scène de Baptiste Guiton. Malcolm (Tomy Luminet), nouveau roi d’Écosse à la mort de Macbeth, est un homme abject, manipulateur, qui joue sur les mots et leur sens, qui règne en despote, et finit fou3. Et il y a Lady Macbeth… ou plutôt Gruach, la femme du tyran défunt. Il s’agit presque du vrai nom de celle qui vécut selon la source dont s’inspira Shakespeare, Les Chroniques d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande, publiées en 1587 par Raphael Holinshed. Dans celles-ci, Gruoch ne meurt pas en même temps que son époux et son fils, Lulach, né d’un premier mariage, est vivant. Il constitue donc un danger pour le nouveau roi d’Écosse puisqu’il est le fils légitime du trône. Greig reprend cette donnée afin de bâtir le cœur de son histoire. En effet, nous voyons dans sa pièce évoluer l’armée anglaise, menée par Siward (Gabriel Dufay), général courageux mais tiraillé entre deux extrêmes : l’autorité malfaisante de Malcolm qui veut imposer le règne anglais sur l’Écosse et l’équilibre qu’incarne le féminin sous les traits de Gruach. Baptiste Guiton considère en effet que l’insoumission politique de cette femme « fait vriller le patriarcat […] [pour] créer une sorte d’équilibre, certes fragile, entre les forces4 ».

3La rencontre entre Siward et Gruach, au début de la pièce, dit rapidement l’attirance que les deux individus, de sexe, de rang et de camp opposés, ont l’un pour l’autre. Gruach est interprétée par Clara Simpson, comédienne d’origine irlandaise, et sa voix grave qui a gardé un accent prononcé, charme autant qu’elle impressionne. De haute stature, Gruach affronte le regard des hommes dont elle est la proie et jamais elle ne faiblit. Certes, pendant un temps, elle est séduite par Siward – ou bien n’est-ce pas elle qui le séduit pour mieux le manipuler ? Ensuite, nous comprenons que son projet majeur est de protéger son fils qui se cache quelque part sur la colline de Dunsinane.

4L’intrigue construite par David Greig est dense. Il faut compter deux heures quinze de spectacle sans entracte. L’écriture en prose demeure poétique dans son phrasé, certaines répliques usant de métaphores et de comparaisons comme dans cet exemple, extrait de l’avant-dernier tableau :

Malcolm :
Vous semblez penser que la paix est un état naturel,
Siward, et que le conflit n’est que son interruption,
mais la vérité, c’est que c’est exactement le
contraire. La paix, c’est ce à quoi ressemble la mer
quand c’est le calme plat – un moment rare et de
toute beauté – quelque chose d’impossible – un
éphémère aperçu de perfection avant le retour du vent5.

5Sur la page, la disposition suit parfois l’esthétique du poème : retours à la ligne, échos, anaphores, épiphores, en particulier dans les propos de « l’enfant-soldat » (Luca Fiorello), personnage clef de la pièce qui sert de liant entre les scènes afin d’indiquer le temps qui passe et les actions hors-scène. Parce que la phrase est plus concise en anglais, je la cite dans sa version originale :

Scotland.
[…]
I have not been on a
boat before,
Not a boat like that before,
Not on a boat like that,
On a
sea like that, swells rising about us,
Waves clashing and retreating
about us,
A day and a night and a day of it feeling sick
And every single moment of it afraid
But excited too – in the hull of my companions
Talking against the
sea with stories,
And one
or two had a song or two […]6

6Les répétitions de mots et de groupes de mots (boat/ sea/ not/ about us/ a day /or two), les allitérations (en -ing) imitent le mouvement de tangage du bateau. La version française maintient le caractère poétique de ces répliques que la typographie rend d’autant plus évidente sur la page. S’il n’est pas lieu ici d’analyser l’œuvre écrite, ces citations rendent grâce au texte, aussi beau à entendre qu’à « voir7 », ainsi que le suggère cet autre exemple :

II. L’ÉTÉ
L’armée anglaise établit ses quartiers à Dunsinane.
Tout au long de l’été – du moins ce qu’ils appellent l’été –
Siward nous a fait parcourir tout le pays – du moins ce qu’ils
appellent le pays – de maison en maison – pour partager un repas
– du moins ce qu’ils appellent un repas – avec les chefs de chacun des clans8.

7Pourtant, ce qui est décrit est loin d’être poétique, et cette dualité entre fond et forme se retrouve dans le décor transformable dessiné par Quentin Lugnier. Un grand praticable couleur acier découpe l’espace. On y joue des scènes d’intérieur : la cellule et les appartements de Gruach, la salle du trône, une prison entre autres, mais aussi les lieux extérieurs : un poulailler, une cour de ferme ou de château, la lande parcourue d’un voile de brume. Puisque l’on peut jouer sur les différents niveaux de la structure, celle-ci peut évoquer le chemin de ronde d’une forteresse ou bien une estrade depuis laquelle s’expriment les chefs de clans. « Je cherche un espace de représentation aux références multiples, écrit Baptiste Guiton dans le programme du spectacle, à travers les siècles et les fictions, afin que chaque spectateur puisse se reconnaître9. »

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Un décor transformable

© Michel Cavalca

8Ce décor sans référence historique souligne aussi la proximité entre les époques, l’atemporalité du scénario. Le metteur en scène interroge la résonnance actuelle de la pièce. Dans une interview, il précise : « Comment un pays peut-il se reconstruire après la chute d’un dictateur ? Sans jamais mentionner les mots “Irak” ou “Iran”, il n’y a aucun anachronisme, la pièce de David Greig est une tentative de réponse aux enjeux géopolitiques contemporains : l’ingérence politique, la question de la souveraineté, la question de la patrie sont au cœur de ce texte10. » Toutefois, Baptiste Guiton n’a pas souhaité que le décor soit une référence directe à cette actualité proche, pas plus que la figuration précise de l’Écosse du onzième siècle. Dans la note de mise en scène, il précise :

Nulle actualisation n’est souhaitable pour cette fable inspirée de faits historiques dans laquelle chacun pourra reconnaître les enjeux géopolitiques de notre époque. À l’inverse, baigner la représentation dans son jus médiéval lui conférerait une dimension exclusivement documentaire ou reconstitutive, la représentation doit être le lieu de la suggestion; prenons de la distance, nous nous verrons davantage. […] Nous n’avons pas à travailler sur la réalité des faits mais sur l’impact de cette guerre médiévale sur nos perceptions contemporaines. […] Si les questions de souveraineté nationale, d’identité, et d’ingérence sont au cœur de l’œuvre, ce sont leurs conséquences sur les vies humaines et l’extrême violence de ces situations que le théâtre doit s’acharner à représenter11.

9Le metteur en scène a abordé l’œuvre de Greig avec sa compagnie, L’Exalté, en résidence de création au Théâtre National Populaire de Villeurbanne depuis 201712, avec l’esprit de troupe. La théâtralité de l’œuvre se lit dans le décor et dans le jeu, souvent frontal. Les acteurs s’adressent au public auquel une « vérité », celle de « la perte d’un enfant, [de] la barbarie des combats, [de] la honte, [du] chagrin et [de] la culpabilité13 » est confiée. Guiton dit avoir voulu clore son association avec le TNP par une « pièce fleuve, épique, une pièce d’acteurs, de troupe, pour saluer la maison et le public qui l’ont accueilli ces dernières années14 ». Il ajoute :

Nous sommes une équipe d’artistes, de concepteurs et techniciens, en quête d’un théâtre qui n’est ni un reflet ni une transposition de la réalité, mais une réponse à la réalité. Un théâtre physique, rythmé, au service du sens et du plus grand nombre, dont l’acteur modèle les monstruosités, les épanchements, les ravages. Mû par la ferveur d’un théâtre de métiers, chaque instant de la création est un mouvement collectif dans le but d’inventer une représentation où tout s’imbrique. C’est dans cette monade, chère à G. W. Leibniz, que la scène devient monde, en inhumant, en heurtant, et en étreignant les intuitions du spectateur15

10Les costumes ne font pas non plus référence à une époque précise : de longs manteaux militaires pour l’armée anglaise, une jupe au motif Tartan pour Macduff, des tenues sobres et sans charme pour Gruach ou pour La Fille qui s’occupe des poules (Tiphaine Rabaud-Fournier), seul autre personnage féminin de la pièce. L’esthétique est austère jusqu’au terme de la représentation, où des flocons tombent des cintres. Des chants a capella et un étrange instrument à cordes situé à cour, sur lequel Tommy Luminet interprète des accords et plaque des harmonies, lorsqu’il n’est pas en scène pour y jouer Malcolm, confèrent à l’ensemble une profondeur émouvante.

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Document issu du dossier de revue de presse, Dunsinane après Macbeth

Modélisation du décor © Quentin Lugnier

11Tout cela – décor, costumes, musique – s’accorde parfaitement au propos de l’œuvre qui raconte la guerre interminable et surtout l’impossible réconciliation entre les peuples. Cela n’est pas sans lien avec le vécu de David Greig, auteur d’origine écossaise, qui, après une enfance passée en Afrique, ne s’est jamais senti à sa place dans son propre pays : « lorsque je suis au milieu de ma famille, on dirait un chien dans un jeu de quilles. Je ne suis pas comme eux ; je ne partage pas leurs expériences communes […]. Si on me demande d’où je viens, je ne peux pas vraiment répondre. […] Où suis-je chez moi16 ? »

12Lorsque l’on sort de la salle de spectacle, c’est cependant un peu de l’Écosse que l’on croit emporter avec soi : le froid et le vent des Highlands, la brume planant sur les étendues de terre, la rudesse des hommes, l’insoumission et la témérité des femmes. Mais c’est aussi, une impression de Shakespeare qui part avec soi. Ainsi que le souligne Guiton, bien qu’il ne soit « pas nécessaire d’avoir vu ou lu Macbeth pour comprendre Dunsinane17 », les deux œuvres dialoguent entre elles et ont un rapport à la scène commun : le sens du jeu – avec le plateau et avec les mots –, de la réplique cinglante, des corps-à-corps sanglants, des silences qui en disent long. Cela semble être du Shakespeare parfois, cela semble uniquement « – “semble” – et naturellement ce mot fait une différence. N’est-ce pas exaspérant18 ? »

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Macduff (Vincent Portal) et Siward (Gabriel Dufay)

© Michel Cavalca

13Liens vers :

14Teaser du spectacle : https://www.youtube.com/watch?v=h1JzdoGV6uI

15Interview de Baptiste Guiton, metteur en scène, TNP Villeurbanne : https://www.youtube.com/watch?v=79zh44y4Nps

16Site de la Compagnie l’Exalté : https://www.letheatreexalte.fr/

17Site du TNP, Villeurbanne : https://www.tnp-villeurbanne.com

Notes

1 David Greig, Dunsinane, édition bilingue, traduction de Pascale Drouet, introduction de William C. Carroll, Toulouse, Presses universitaires du midi, coll. « Nouvelles scènes Anglais », 2016, p. 245.

2 Dans la partie « Automne ».

3 Baptiste Guiton parle de « la veulerie et [de] la luxure de Malcolm ». Interview du metteur en scène, TNP de Villeurbanne : https://www.youtube.com/watch?v=79zh44y4Nps

4 Id.

5 David Greig, Dunsinane, op. cit., p. 257.

6 Ibid., p. 40. C’est moi qui souligne.

7 Un effet qui n’aurait probablement pas déplu à Shakespeare, lui qui faisait dire à ses personnages du Songe d’une nuit d’été : « see a noise » (III.1.86) et « hear a play » (V.1.81).

8 Ibid., p. 97.

9 Baptiste Guiton, « Percuter les grands mythes », Dunsinane après Macbeth, programme du spectacle du TNP, non paginé.

10 Interview de Baptiste Guiton, metteur en scène, TNP de Villeurbanne : https://www.youtube.com/watch?v=79zh44y4Nps

11 Baptiste Guiton, in Dossier de presse, Dunsinane après Macbeth, TNP 2019/2020, p. 5.

12 La compagnie de Baptiste Guiton est également en résidence de création à la Machinerie-Théâtre de Vénissieux depuis 2018.

13 Baptiste Guiton, in Dossier de presse, op. cit., p. 5.

14 Interview de Baptiste Guiton, metteur en scène, TNP de Villeurbanne : https://www.youtube.com/watch?v=79zh44y4Nps

15 Baptiste Guiton, Préambule in Dossier de presse, op. cit., p. 3.

16 « Interview : Mark Fisher & David Greig », in Cosmotopia: Transnational Identities in David Greig’s Theatre, eds. Anja Müller & Clare Wallace, Prague, Litteraria Pragensia Books, 2011, p. 15.

17 Interview de Baptiste Guiton, metteur en scène, TNP de Villeurbanne : https://www.youtube.com/watch?v=79zh44y4Nps

18 David Greig, Dunsinane, op. cit., p. 77.

Pour citer ce document

Par Estelle Rivier, «Dunsinane de David Greig, mise en scène Baptiste Guiton, Théâtre National Populaire (TNP) de Villeurbanne, 2 février 2020», Shakespeare en devenir [En ligne], N°15 - 2020, Shakespeare en devenir, Varia, mis à jour le : 11/11/2020, URL : https://shakespeare.edel.univ-poitiers.fr:443/shakespeare/index.php?id=2472.

Quelques mots à propos de :  Estelle Rivier

Estelle Rivier-Arnaud est Professeur à l’Université Grenoble-Alpes, membre du laboratoire ILCEA4, des sociétés savantes Radac et ESRA. Sa recherche se spécialise dans l’étude de la mise en scène contemporaine des pièces de la Première Modernité au sujet desquelles elle a publié plusieurs ouvrages dont sa thèse L’espace scénographique dans les mises en scène contemporaines des pièces de Shakespeare (Peter Lang, 2006). Ses deux plus récentes publications sont Romeo and Juliet, From Page to Image, ...

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