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Entretien avec Daniel Casanave

3 octobre 2014

frPublié en ligne le 19 février 2015

Par Pascale Drouet

I - Bande dessinée, mais aussi littérature et théâtre

1P. Drouet
Daniel Casanave. Vous êtes dessinateur de bandes dessinées, écrivain et scénographe. Quand on se penche sur votre parcours, on est frappé (et réjoui) par l’intérêt que vous portez conjointement au dessin et aux textes littéraires. Vous avez adapté au format de la bande dessinée des textes de Jarry, d’Apollinaire, de Shakespeare. Vous avez retracé les vies de grandes figures littéraires comme Baudelaire, Verlaine et le couple Shelley. Qu’est-ce qui vous inspire dans la littérature ? Qu’est-ce qui motive votre dialogue entre un texte de facture classique et l’adaptation libre en bande dessinée ?

2D. Casanave
Pourquoi j’ai fait ça et pourquoi je continue à faire ça ? Parce qu’au départ je faisais du théâtre. La compagnie à laquelle j’appartenais s’est arrêtée, mais j’ai voulu continuer à faire du théâtre, à adapter du théâtre. C’est alors que je me suis mis à adapter Jarry, Ramuz et Shakespeare. J’ai toujours beaucoup aimé la littérature et je trouve que la bande dessinée est un bon medium pour essayer de faire partager les plaisirs du texte littéraire à d’autres lecteurs.

3P. Drouet
Qu’est-ce que la mise en image apporte de plus, ou de différent ?

4D. Casanave
Elle n’apporte pas forcément quelque chose de plus. L’image peut aussi fermer, c’est toujours le problème lorsqu’on fige un texte. Je préfère l’idée qu’elle apporte quelque chose de différent. La narration en bande dessinée, pour moi, c’est toujours l’art de l’ellipse : on laisse le lecteur rêver et faire lui-même les liaisons entre les cases. La bande dessinée, c’est un petit théâtre de papier. Ce qui est important, c’est l’ellipse et le rythme du récit – quand c’est réussi, car ça ne passe pas à tous les coups. J’ai adapté les pièces au mot près pour Jarry, Apollinaire et Ramuz, mais la pièce écossaise nécessitait certaines coupes, sans quoi la pagination aurait été énorme. J’ai rarement adapté des textes, mais pour Shakespeare, j’ai fait beaucoup de coupes. Ce n’est pas plus vraiment le texte original.

5P. Drouet
Vos projets vont se poursuivre dans cette voie, dans ce dialogue fructueux entre la littérature et la bande dessinée ?

6D. Casanave
Oui. Je travaille sur une biographie de Nerval en ce moment.

7P. Drouet
Vous élargissez aussi à des auteurs britanniques.

8D. Casanave
Oui. Il y a quelques années, avec David Vandermeulen, on s’était penché sur le couple Shelley. Pour Mary Shelley, on n’avait pas pris Frankenstein comme point de départ ; ça aurait été un peu trop facile. On était parti sur Le Dernier homme, un roman un peu moins connu de Mary Shelley. C’est un roman à clef qui raconte sa vie, c’est un roman catastrophiste dans lequel une sorte de peste envahit le monde et le dernier homme… c’est elle !

9P. Drouet
Il faut reconnaître qu’elle n’a pas eu tellement de chance dans sa vie.
Il y a une dizaine d’année, vous vous êtes « attaqué » à cette grande tragédie qu’est Macbeth. Shakespeare a écrit tellement de pièces qu’on aurait presque l’embarras du choix. Pourquoi Macbeth plus qu’une autre ?

10D. Casanave
En fait j’avais déjà adapté Ubu Roi. Ubu, c’est Macbeth, avec quelques petites scènes tirées du Roi Lear. La grande trame d’Ubu, c’est comme du Shakespeare. Je trouvais ça amusant de me pencher sur le Macbeth de Shakespeare, après l’Ubu de Jarry.

11P. Drouet
Vos deux bandes dessinées forment donc une sorte de diptyque ?

12D. Casanave
Tout à fait. L’une dans un registre comique et énorme, et l’autre dans un registre tragique plus sombre. Mais c’est peut-être une liaison que je suis le seul à faire. Elles sont proches aussi en terme de graphisme. Je voulais qu’elles soient très sombres et je ne pouvais pas les imaginer autrement qu’en noir et blanc. Je voulais un dessin qui rappelle un peu la gravure.

13P. Drouet
C’est réussi : c’est vraiment très sombre. Chaque acte annonce la couleur en nous mettant face à une double page à fond noir. Et vous jouez souvent sur les contrastes, comme dans la gravure, oui.

14D. Casanave
Je voulais que ce soit tout de même un peu graphique, que ce soit un dessin en vie, et qui accepte les erreurs, les accidents, le hasard. Il faut laisser faire… ce que de dessin à la plume et à l’encre de Chine permet.

15P. Drouet
Est-ce que ça vous est arrivé de faire tirer des planches à partir de dessins sur gravure ?

16D. Casanave
Oui, une fois. Mais j’ai autre chose à faire. Et puis on ne me l’a plus proposé.

17P. Drouet
Est-ce que votre graphisme est inspiré de votre expérience de scénographe ? Ou est-ce que ce sont pour vous deux univers qui n’ont rien à voir l’un avec l’autre ?

18D. Casanave
Non, pas du tout. Ils sont en rapport. J’entends souvent des collègues dessinateurs ou auteurs dire que la bande dessinée est un art qui serait assez proche du cinéma. Je pense, pour ma part, que c’est plus proche du théâtre, j’en suis même intimement persuadé. Lorsqu’on lit une pièce de théâtre ou lorsqu’on lit un scénario de bande dessinée, ce n’est jamais qu’un système dialogué avec des didascalies où il faut tout réinventer. C’est pour ça que je parle de théâtre de papier pour la bande dessinée. Ça me paraît évident. Au départ, je voulais continuer seul une petite aventure théâtrale.

19P. Drouet
Vous n’avez pas été inspiré par l’expressionisme cinématographique ?

20D. Casanave
Si, par l’expressionisme allemand, évidemment. Il y a un rapport à l’expression qui me paraît évident, car il y a un côté qui reste caricatural. Mes dessins sont faits pour transmettre des émotions et non pour être purement illustratifs.

II - Le régicide

21P. Drouet
Macbeth est, avec Richard III, l’une des plus sanglantes tragédies de Shakespeare : les meurtres se succèdent. Comme vous le savez, dans l’Angleterre de Shakespeare, il était interdit de représenter un régicide à la scène (ça aurait pu donner de mauvaises idées). Le meurtre du roi Duncan est donc évoqué, préparé, planifié, commenté, mais pas montré. Vous, vous avez choisi de lui consacrer une planche entière (p. 24).

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Un gaufrier pour le régicide

© Daniel Casanave

22D. Casanave
Le meurtre de Duncan a beaucoup d’importance. J’ai fait un petit découpage en gaufrier, donc avec des cases identiques qui se répètent. Ce dispositif permet d’expliquer plus facilement la scène du meurtre pour le lecteur (c’est violent et sanglant). On voit ce pauvre petit Macbeth au début et à la fin de la planche : il ne s’est pas arrangé entre temps : il vient de tuer le roi. En fait, je ne me souviens plus très bien de ce que j’ai voulu faire… sauf que je voulais que ce soit sanglant et violent.

23P. Drouet
Il me semble que c’est la seule planche en gaufrier dans votre album.

24D. Casanave
Oui, c’est la seule je pense. Je voulais créer une rupture pour souligner l’importance de cet acte. Et comme Macbeth est une pièce un peu complexe, je voulais inclure les gardes qui vont disparaître aussi, pour ne pas perdre le lecteur. Il s’agissait aussi pour moi de montrer la perfidie des personnages.

25P. Drouet
Votre Macbeth est saisissant !

26D. Casanave
Pour la tête de Macbeth, j’étais parti (après, ça s’est un peu transformé) d’une photo de Jean Vilar qu’Agnès Varda avait faite quand il avait monté Macbeth au TNP dans les années cinquante. Elle avait fait de magnifiques photos de plateau et c’était Vilar qui jouait Macbeth

27P. Drouet
Et pour les autres personnages ?

28D. Casanave
Pour Lady Macbeth, il me semble que j’avais aussi pris pour point de départ les photos d’Agnès Varda. C’était Maria Casarès qui jouait Lady Macbeth. Pour Duncan, je me suis inspiré de ma bande dessinée précédente sur Ubu : il ressemble au roi Venceslas.

29P. Drouet
Le meurtre de Duncan a une composition à part, en gaufrier. La planche qui précède celle du meurtre (p. 23) est aussi à part, dans un style tout autre, sans découpage, pourriez-vous nous en parler ?

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L’hallucination de Macbeth : le poignard imaginaire

© Daniel Casanave

30D. Casanave
C’est une composition qui tente de nous faire entrer dans l’esprit du personnage qui, à ce moment-là, doute violemment. Il veut y aller mais… J’avais trouvé des gravures que je voulais intégrer. Je voulais faire quelque chose de très graphique.

31P. Drouet
Il n’y a plus de repères et on ressent comme une impression de vertige.

32D. Casanave
Oui, c’est tout à fait ça : je voulais perdre un peu mon lecteur. Le format de la planche a forcément du sens.

III - Exeunt Banquo, Lady Macduff et Macduff junior

33P. Drouet
Pour les meurtres de Banquo et de Lady Macduff, vous restituez une scène de crime dans son unité (p. 36-37 et p. 50-51) : on voit que la planche de gauche et la planche de droit forment un tout, encadré par un strip d’ouverture et un strip de fermeture. Je suis frappée par l’effet que ça produit d’un avant et d’un après le(s) meurtre(s). Quel contraste entre la perspective que vous créez du château de Fife avant et après ! Ce calme apparent puis cette apocalypse !

Image1

Le meurtre de Lady Macduff et de son fils

© Daniel Casanave

34D. Casanave
Je ne montre pas le meurtre de Lady Macduff, je pense que ce n’était pas utile. Le petit y passe, c’est assez. J’ai fait une scène, un peu à la Jacques Callot, une scène qui donne à voir les ravages de la guerre, avec des pendus, des hommes en armes un peu stupides. Apocalyptique, c’est bien le mot.

35P. Drouet
Il me semble que vous avez pensé une unité de double page pour le meurtre de Banquo et le meurtre de Lady Macduff. Comment avez-vous procédé ?

36D. Casanave
Au départ, j’ai fait ce qu’on appelle dans le métier un découpage : on part du texte et on fait un découpage comme une sorte de chemin de fer pour que tout soit en place. Pour ma part, je fais des découpages assez précis, même s’ils sont illisibles par les autres, et donc je sais qu’une planche sera en vis-à-vis d’une autre etc. Le livre est déjà tout fait. À ça se sont ajoutées des recherches de type livresque. Et j’ai fait un voyage en Écosse pour faire des croquis de paysages. Il y a pas mal de dessins qui viennent de mes carnets.

37P. Drouet
Vous inspirez-vous parfois de plans cinématographiques ? Je pense à la contre plongée qui suit le meurtre de Banquo, dans le dernier strip de la planche (p. 37).

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Banquo est mort, ou presque

© Daniel Casanave

38D. Casanave
Pas du tout. Simplement nous avons les mêmes codes de plongée, de contre plongée, de gros plans etc. Nos rapports aux plans sont les mêmes, mais ça s’arrête là. Oui, là il y a une contre plongée. On ne voit pas le corps de Banquo, mais il est là. C’est lui qui voit la scène qu’il ne peut plus voir !

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Un des meurtriers de Banquo

© Daniel Casanave

39P. Drouet
Je suis frappée par la tête du meurtrier de Banquo, dans la dernière case de la planche (p. 36), et par le double sens de sa bulle : « Qu’elle tombe ! ». Il parle de la pluie bien sûr, mais on comprend aussi qu’il va s’agir de la tête de Banquo.

40D. Casanave
Il y a beaucoup d’humour chez Shakespeare, il ne faut pas l’oublier.

IV - Le couple infernal

41P. Drouet
Pour Macbeth et Lady Macbeth, vous recourez au gros plan, parfois tellement gros qu’il sort du cadre de la case. Je pense au gros plan sur Macbeth et son monologue intérieur : « Voilà mon accès qui revient… » (p. 39). Et aussi au visage de Lady Macbeth qui sort à moitié de la case dans la scène de somnambulisme (p. 55).

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Macbeth en proie à ses doutes

© Daniel Casanave

42D. Casanave
C’était ma troisième bande dessinée, je faisais des erreurs. À cet endroit, pour le visage de Macbeth, c’était volontaire. L’idée, c’était de donner l’impression au lecteur qu’on pouvait lire directement les pensées du personnage, mais rétrospectivement je trouve que ça ne marche pas. Alors que le visage tronqué de Lady Macbeth, dans le strip du dessous, est plus convaincant. Dans la planche du somnambulisme, j’avais aussi joué sur l’éclairage, un éclairage soit théâtral, soit expressionniste. Là encore, ça marche plus ou moins bien. La planche du somnambulisme n’est pas ma meilleure planche.

43P. Drouet
Vous recréez remarquablement la complicité dans le crime entre Macbeth et Lady Macbeth. Deux cases me frappent par leur force suggestive et leur beauté plastique, trois cases qui sont toutes en fin de planche (p. 19 et p. 41) et qui, à elles seules, retracent le parcours de ce couple. Pourriez-vous nous en dire plus ?

8-9

Macbeth et Lady Macbeth : l’union dans le crime

© Daniel Casanave

44D. Casanave
C’est important de montrer que ces deux personnages ont une relation très forte, ils ont une relation très forte pour arriver à faire ce qu’ils font. On s’identifie beaucoup quand on fait un travail de ce genre. On est Macbeth, on est Lady Macbeth, et on a de la sympathie même si ce sont des ordures. J’ai toujours de la sympathie pour mes personnages. Ce sont des êtres humains, donc on s’y attache et on n’est pas obligé de les montrer comme des monstres.

V - L’Écosse en plans éloignés

45P. Drouet
J’aimerais vous poser deux dernières questions sur deux planches qui montrent des plans éloignée. Je suis intriguée par la planche qui montre le château de Macbeth et la forêt de Birnam (p. 60). À première vue, on dirait que le dessin est simplement dupliqué tant les variations sont subtiles. C’est la planche en regard avec le phylactère « et tout à coup il m’a semblé que la forêt se mettait en mouvement » qui invite à regarder à nouveau très attentivement les deux strips de la planche précédente. Comment avez-vous réussi à faire des variations aussi subtiles ?

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La forêt de Birnam se met en marche

© Daniel Casanave

46D. Casanave
Oui, c’est ça, mais je ne sais pas si les lecteurs s’en rendent compte. J’ai tout simplement dessiné deux fois. L’idée, c’est un peu comme de l’animation : ce sont les nuages qui avancent et la forêt aussi a bougé. Le château n’est pas tout à fait le même. Ce n’est pas facile de rendre ces soldats qui s’avancent dissimulés par des branches. Mieux vaut ne pas s’étendre sur cet épisode car il pourrait vite devenir grotesque.

47P. Drouet
Votre dernière planche m’évoque le dernier plan du Macbeth d’Orson Welles avec, pareillement, le château en arrière-plan et la présence en premier plan d’une sorcière. Est-ce un clin d’œil au film de Welles ?

48D. Casanave
Je n’ai pas vu le film de Welles, mais j’aimerais beaucoup le voir. Sur cette dernière planche, on voit le château qui finit de brûler et une des sorcières qui fuit. C’est le destin.
Aussi je voulais montrer que Macbeth a été destitué, qu’il a été supprimé, mais que la bêtise des hommes, elle, continuera, quelles que soient les lignées qui suivent. Les hommes commettront toujours les mêmes crimes.

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Planche finale

© Daniel Casanave

49P. Drouet
Juste pour démentir la malédiction qui semble s’attacher à la pièce écossaise : rien de malheureux ne vous est arrivé après la réalisation de cette bande dessinée, n’est-ce pas ?

50D. Casanave
Rien du tout !

Pour citer cet article

Pascale Drouet (2015). "Entretien avec Daniel Casanave". Shakespeare en devenir - Les Cahiers de La Licorne - N°7 - Saison 2014-2015 | L'Oeil du Spectateur | Autour de Shakespeare - Espace libre.

[En ligne] Publié en ligne le 19 février 2015.

URL : http://shakespeare.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=734

Consulté le 17/10/2017.

A propos des auteurs




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Revue La Licorne

Université de Poitiers
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Bâtiment A5
5, rue Théodore Lefebvre
86000 Poitiers - France

lalicorne@mshs.univ-poitiers.fr

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ISSN électronique : 1958-9476

Dernière mise à jour : 11 septembre 2017

Edité avec Lodel.

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