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« Carnage affreux » et « cruauté execrable » : poétique du récit de massacre à la Renaissance

frPublié en ligne le 21 novembre 2011

Par Mathilde Bernard

Abstract

During the Religious Wars, both Catholic and Protestant people slaughtered men of the opposite party. The historians who reported those events, beyond their differences and oppositions, wrote in very similar manners. As Europeans civilizations, in the heart of a particularly violent period, became aware of the limits of their humanist philosophy and of their blazing optimism, one can wonder what the permanence of stylistic features exactly means and if it can be read as the consequence of a denial of the thought? If narratives of slaughters are topoi, what do they reveal on the way the Renaissance dealt with its own violence? Do those writings (from moderate Catholic historians like Jacques-Auguste de Thou, anonymous writers from the League, Protestant memorialists like Simon Goulart, or explorers coming back from America – Jérôme Benzoni, Urbain Chauveton –) allow History to become a field of experiences and to take on didactic characteristics?

1La notion de « massacre » est problématique, dans la mesure où le mot ne se répand que très tardivement en Occident1, preuve que le concept est encore vague. À partir des années 1550 pourtant, on le trouve assez fréquemment dans les textes et, plus d’un siècle après, le Dictionnaire de Furetière donne des définitions de « massacre » proches de celles qu’il recouvre aujourd’hui. Outre les acceptions relatives à la vènerie et à l’art du blason, ainsi que les significations métaphoriques (massacrer une œuvre), le terme signifie une « tuerie cruelle » opérée « par des gens qui ont avantage sur des gens qui ne peuvent pas se défendre2 ». Le Trésor de la langue française ne dit pas autre chose en définissant le massacre comme l’action « de tuer avec sauvagerie et en grand nombre [des êtres qui ne peuvent se défendre]3 ». Les uns et les autres s’accordent sur l’inégalité des partis dans le massacre, qui distinguerait ce dernier de la bataille4. Cette inégalité a sans aucun doute été particulièrement sensible au début de l’époque moderne, quand le massacre a acquis ses lettres de noblesse5. Plusieurs raisons conjoncturelles semblent expliquer le succès de ce nouveau mot. Selon Elena Benzoni, avec les guerres d’Italie vient l’époque des « grandes tueries6 » : les sacs de Brescia ou de Rome sont ainsi le signe d’un « basculement entre deux époques7 ». David El Kenz, dans le sillage de Mark Greengrass8, considère davantage l’impact de la Saint-Barthélemy, qui a particulièrement troublé les esprits9. Quoi qu’il en soit, il est certain que l’« émergence du combat religieux10 », et a fortiori d’un combat religieux qui, dans toute l’Europe, met aux prises des concitoyens, tend à généraliser la probabilité et la peur du massacre.

2Denis Crouzet a cherché les causes de ces massacres dans le désir exalté de se montrer « guerrier de Dieu » et a analysé ce qui se jouait dans ces mises en scènes infernales11. Mais il semble que la façon même de conter le massacre à cette époque pourrait nous éclairer sur la manière de penser la violence extrême. On remarque, en effet, de très fortes similitudes narratives entre les différentes relations historiques de massacres au cours de la deuxième moitié du XVIsiècle, quel que soit le bord politique ou confessionnel dont elles émanent, si bien que l’on peut se demander dans quelle mesure les auteurs rapportant ces événements ne fondent pas « leur scénographie sur les scènes d’énonciation déjà validées12 », soit, selon le concept de Dominique Maingueneau, conformément aux attentes des lecteurs, selon un mode déjà éprouvé. La mise en contexte semble importante. En effet, David El Kenz, qui dirige une équipe d’historiens travaillant sur le massacre à travers les âges, écrit ceci :

Étudier les violences extrêmes d’un point de vue de leur représentation ne signifie pas pour autant qu’elles soient banales, mais, au contraire, souligne leur nature atypique en déconstruisant une pluralité de discours savants et mémoriels qui visent tous à exorciser l’indicible des corps mutilés, parfois exhibés, parfois occultés13.

3Il est notoire, en effet, que la diversité des massacres – qui rend leur définition de plus en plus difficile aujourd’hui – a conduit à des écritures variées de la violence, mettant fondamentalement en jeu les mêmes interrogations ontologiques de siècle en siècle et de barbarie en barbarie, mais donnant l’occasion de varier les formes de la réflexion et les effets artistiques qui la portent. Cependant, à une époque donnée, au moment où des civilisations, au cœur d’une période particulièrement violente, prennent conscience d’une façon très crue des limites de leur philosophie humaniste et de leur optimisme flamboyant, on peut se demander ce que signifient justement les constantes stylistiques et si elles sont la conséquence d’un refus de la réflexion ? Peut-on parler de lieux rhétoriques du massacre et que révèlent-ils sur le rapport de la Renaissance avec sa propre violence ? Les récits de massacre permettent-ils enfin à l’histoire de devenir un champ d’expériences et de revêtir un caractère didactique ?

4Ces différentes questions seront explorées à travers l’étude de plusieurs récits historiques de massacre, perpétrés par des catholiques ou des protestants, des Français ou des Espagnols, exposés par des plumes variées14. Ces narrations se livrent toutes à une dramatisation travaillée, offrant au lecteur le spectacle d’un son et lumière, et se conforment à un pathos dont les formes sont si récurrentes qu’elles en viennent presque à anéantir la charge émotionnelle15.

Un spectacle son et lumière

5Les auteurs de récits de massacre empruntent très consciemment à la scénographie dramatique. Tout d’abord, ils usent à loisir du champ lexical du théâtre, ce qui peut être justifié par le fait que les massacreurs eux-mêmes se plaisent à dramatiser leur action, façon sans doute de la mettre à distance et de se représenter en justiciers16. Ainsi, lors des massacres d’Orange en 1562, Fabrice Serbelloni, gouverneur du comtat venaissin, « expos[e] en veuë les cadavres17 », mais c’est malgré tout l’écriture de l’épisode qui en fait un « spectacle outrageux18 ». De la même façon, Jérôme Benzoni rapporte le massacre des Indiens par les colons espagnols quelque vingt ans auparavant comme « un spectacle veritablement plein de compassion19 ». Tous insistent sur le sens de la vue, dans des formules rhétoriques telles que « vous eussiez veu20 », qui associent le lecteur au témoignage, et prennent un caractère quasi juridique. Dans les Memoires de l’Estat de France sous Charles IX, Simon Goulart, pasteur protestant réfugié à Genève, écrit une histoire à charge contre le pouvoir des Valois21, centrée sur le massacre de la Saint-Barthélemy. Il n’était pas lui-même présent à Paris ce jour-là, mais insiste également sur le sens de la vue, prétendant que les images du massacre ne peuvent « presenter aux yeux du lecteur qu’une perpetuelle image de malheur22 ».

6La vue n’est pas le seul sens convoqué par Simon Goulart qui, en outre, rend la totalité du spectacle par le mouvement du texte :

La tempeste, le son continuel des harquebouzes & pistoles, les cris lamentables & effroyables de ceux qu’on bourreloit, les hurlemens de ces meurtriers, les corps iettez par les fenestres, trainez par les fanges avec des huees & sifflemens estranges, les brisemens des portes & des fenestres, les cailloux qu’on faisoit voler contre, & les pillages de plus de six cens maisons, continuans longuement23.

7Le lecteur voit l’image, mais il entend également les sons violents du massacre, détonations des armes à feu, hurlements des bourreaux et cris des victimes. L’auteur confère à la fois une tonalité réaliste à la scène, en décrivant les détails des portes et fenêtres brisées, et une atmosphère fantastique, par la mention de la tempête, qui éclaire le théâtre d’une lumière quasi apocalyptique. Ainsi, le lecteur est certes convoqué à un jugement (qui devient tout autant celui de Dieu que celui des hommes) mais il est aussi paradoxalement placé face à l’horreur d’une scène de massacre et protégé de celle-là par la représentation à laquelle il s’attend en cette fin de siècle24. L’écriture du carnage se conforme à des règles bien précises prétendant agir sur les émotions primaires du lecteur afin qu’il réagisse à la violence. Mais elle devient en elle-même un genre, qui requiert une reprise de motifs.

8Dans les narrations de massacre dans la deuxième moitié du XVIsiècle, les auteurs s’étendent sur les malheurs des femmes, les viols et les tortures, insistance qui, selon Elena Benzoni25, est inhabituelle au début du siècle dans la littérature sur les sacs26. Lorsqu’un ligueur décrit « les cruautez commises par Henri de Navarre » lors de la prise de la ville de Vendôme en 158927, il commence par peindre le spectacle des viols nocturnes28 avant de préciser dans la même phrase : « on violoit leurs filles & femmes en leurs29 presences ». Le motif du viol choque parce qu’il est l’outrage suprême, alliant la brutalité à l’humiliation30. Or cette dernière est achevée quand le viol a lieu devant le mari. Il s’agit, une fois de plus, d’exposer le massacre, et les auteurs des récits se font les relais de cette mise en scène. De Thou n’hésite pas à dévoiler les parties impudiques des femmes réduites à un simple orifice lors des massacres d’Orange et, semblant se conformer aux attentes d’un lectorat friand de détails obscènes, il décrit ces « cadavres des femmes, avec des cornes de bœuf, des cailloux & des tisons qu’on avoit mis dans leurs parties naturelles31 ». Jérôme Benzoni se lamente également des viols perpétrés par les Espagnols, contant qu’il « n’y avoit en toute la troupe une seule pucelle qui n’eust esté honnie par ces volleurs32 ». En soi ces remarques n’ont rien d’extraordinaire dans la mesure où le viol fait partie de la logique du massacre, mais ce qui est étonnant est la place prise par la narration de ces motifs au sein des rapports de massacres.

9Les scènes de viol permettent de conférer à toute la mise en scène des récits de massacre une touche pathétique supplémentaire, dans la mesure où elles ramènent de façon régulière les cris et les pleurs des femmes sur le devant de la scène. Le récit de massacre à cette époque relève sans doute moins de la rhétorique de l’indignation ou de la réflexion ontologique, voire historique, que du registre pathétique33.

« Le papier pleureroit »

10Les massacres décrits au cours de la seconde moitié du XVIe siècle suintent de pleurs plus encore que de sang. Ces larmes sont soit celles des victimes, soit celles du narrateur lui-même, soit encore celles qu’il imagine chez le lecteur. L’auteur d’un récit de massacres n’est pas nécessairement un témoin, comme Jérôme Benzoni au Nouveau Monde. Cependant tous les énonciateurs se forgent un ethos violemment troublé et entendent bien transmettre cette émotion34. Les pleurs des gens de bien, des individus qui ont été massacrés et des hommes qui sont rangés par l’auteur du côté des victimes, s’opposent alors à l’insensibilité inhumaine des bourreaux. Le pathos fait le partage entre ceux qui appartiennent à l’humanité et ceux qui s’en sont déchus eux-mêmes. Ainsi, lorsqu’un ligueur conte le massacre commis à Niort par Henri de Navarre et ses acolytes en 158935, il met en avant sa propre émotion, écrivant que leur cruauté « ne se peut ny escrire ny discourir qu’avec larmes36 », et, en parallèle, il insiste sur l’absence d’émotion chez les Politiques qui « ont tué de sang froid37 ». Ce parallélisme se mue en révélation lorsque, dans la même phrase, les deux attitudes sont rassemblées :

Et combien que la description de tels horribles meurtres seroient suffisante pour esmouvoir les diables, toutefois leur cœur s’endurcissant davantage, ils exercerent la plus grande cruauté qu’on sçauroit excogiter38.

11L’absolu du pathétique et l’absolu de l’insensibilité sont opposés dans la concessive qui fait des meurtriers des êtres pires que les diables puisque ceux-là mêmes auraient été émus. Pour parachever son récit, l’auteur rapporte par avance la réaction de ses lecteurs, supposant une réponse d’horreur dans leur chair :

Ie ne croy point qu’il y ait aucun qui lisant ces execrables cruautez ne fremisse, & deteste tel genre de mort, & auquel les cheveux ne dressent en la teste39.

12D’autres décrivent les pleurs des plus sensibles des massacreurs, qui passent alors dans le camp des humains. C’est ainsi que Jean Crespin conte la réaction des hommes d’Oppède lors du massacre des Vaudois de Mérindol et Cabrières :

Plusieurs gentils-hommes qui accompagnoyent par force ledit d’Oppede, voyans ce cruel spectacle, meus de misericorde, ne se pouvoyent garder de respandre larmes40.

13La réticence des auteurs relève de la même logique pathétique. Souvent ils se montrent incapables de poursuivre leur narration, souscrivant à un procédé rhétorique qui vise d’une part à montrer leur humanité, et d’autre part à inclure le lecteur dans une même émotion menant à la détestation. C’est ce que fait Simon Goulart lorsqu’il écrit à propos de la Saint-Barthélemy :

Le papier pleureroit si ie recitois les blasphemes horribles qui furent prononcez par ces monstres & diables encharnez, pendant la fureur de tant de massacres41.

14La prétérition (Simon Goulart décrit les massacres sur de longues pages et fait un appel à témoins pour compléter ses données) ne rend qu’avec plus d’effets le pathétique du texte, que les divers procédés de l’accumulation et de l’hyperbole contribuent déjà à amplifier. L’émotion de l’auteur le conduit à hésiter entre deux types de représentation : celle de monstres (donc bien naturels mais effrayants) et celle de diables (la communication entre les deux mondes est un signe de l’approche de l’apocalypse). Ces représentations se combinent dans les faits.

15Les récits de massacre usent à loisir de la rhétorique de l’excès pour montrer le summum de l’horreur. Les phrases tout d’abord se rallongent comme ces tueries qui semblent n’en pas finir. Voici un exemple tiré des Cruautez execrables commises par les heretiques contre les catholiques de la ville de Nyort en Poictou :

Car ayant de premier abord pris les officiers de Iustice, ils les ont tué de sang froid : puis ayans pillé la villé, & pendu aucuns, comme les Maires, & Eschevins, ont aussi sur le champ mis à mort un grand nombre d’autres : & ne se contentans de cela, en ont aussi ignominieusement pendu quelques uns, lesquels ont mieux aymé mourir martyrs que de renier leur foy & religion, à quoy ces impieux heretiques les mettoient au choix : puis passans toute barbarie & cruauté, apres avoir prins tous les prestres de la ville, & voyans que l’un d’iceux pour quelque tourment qu’ils luy fissent, ne vouloit se divertir de sa religion, le prindrent, & apres l’avoir lié comme bourreaux, l’ouvrirent tout vif par le ventre, en la presence des autres prestres, & luy firent tirer par leurs goujats les parties nobles, desquelles ils en battoient la face des autres, afin de les intimider & leur faire renier Dieu, mais toute fois les pauvres gens, fermes & immuables comme rochers, accompagnez de la grace de Dieu, ne s’esmeurent de telle cruauté execrable, mais au contraire, avec une constance, passerent tous par le martyre, qu’ils receurent des mains des bourreaux, lesquels non encor soullez, vagans parmy la ville, tuerent plusieurs innocens, espandans le sang en telle abondance qu’on ne voyoit que des hommes morts à tas par les ruës42.

16L’usage des deux points est fréquent au XVIe siècle, et relativement peu déterminé43, mais il a pour effet de rallonger la phrase tout en insérant une forte pause, conférant ainsi au discours l’effet de l’hyperbate. Le lecteur est frappé des coups répétés et interminables du massacre, rendus par les procédés de concaténation et d’accumulation. Ces procédés stylistiques sont récurrents et s’accompagnent souvent d’une récapitulation sous la forme de l’énumération. Lorsque De Thou rapporte les massacres des colons français par les Espagnols en Floride en 1565, il écrit :

Le carnage fut affreux : soldats, femmes, enfans, vieillards, malades, tout fut passé au fil de l’épée44.

17Les termes « tout fut passé au fil de l’épée » relèvent de la tournure stylistique consacrée : outre le fait que les périodes de la scène de massacre sont très semblables d’un auteur à l’autre, les formules utilisées se retrouvent également.

18Ainsi que l’écrit Elena Benzoni à propos des sacs de ville en Italie,

Les historiens, quand ils rapportent [la réalité], préfèrent des formules abstraites, telles que « les pilleurs se sont livrés à toutes sortes de cruautés », « ils n’ont respecté ni sexe ni âge », etc., au récit détaillé des violences. Il semble qu’il soit inutile de relater les faits par le menu puisqu’il est aisé de se les représenter45.

19Il en va de même dans les textes en français narrant les massacres des guerres de Religion quelques années plus tard. Les énoncés tels que « sans avoir esgard à l’aage ni au sexe46 », « ne pardonnoyent à aucun sexe ne aage47 », les indéfinis tels que « toutes sortes de cruautés & de violences48 », les formules vagues comme « la merveilleuse cruauté & occision horrible49 » reviennent fréquemment. Les auteurs de récits de massacre sont dans un paradoxe apparent puisqu’ils insistent à la fois sur le caractère spectaculaire de la scène sans en rien montrer de façon très précise et sur son horreur unique, alors qu’ils semblent se recopier les uns les autres pour fonder le style de leur narration. Ils veulent historiciser un événement, rendre compte d’une expérience particulière, mais cette dernière, parce qu’elle ne peut représenter autre chose qu’un summum de l’excès, ne se laisse pas appréhender dans une écriture factuelle. L’historien se trouve ainsi confronté à un double obstacle : d’une part la banalisation de l’horreur50, et d’autre part l’impossibilité du discours historique à accorder la vérité scientifique à la traduction de la puissance des émotions ressenties pendant l’événement51.

20Le modèle historique de la narration du massacre, au cours des guerres de Religion, semble à la fois créer sa propre poétique et répondre à l’attente d’un lecteur qui sait d’emblée dans quelle scène d’énonciation il se situe et à quel genre de textes il doit se référer. En cela on peut dire que la narration historique du massacre relève de la scène validée, de façon intrinsèque. En effet, les massacres réels ne peuvent être contés ni de façon épique (ce sont les vaincus qui racontent, en général, et ils sont assez peu sensibles à la beauté éventuelle de la scène) ni de façon tragique, car l’écriture du massacre est bien souvent un appel à la révolte. Dans le style historique, il apparaît que catholiques politiques, ligueurs et protestants se conforment à un type très semblable de narration, ce qui amènerait à relativiser les conclusions de Jan Miernowski s’appliquant à la conscience huguenote. Dans un article important sur la poétique du massacre de Rabelais à Racine, il pose le constat de la spécificité de l’écriture protestante en ces termes : « Source de consolation, la tuerie révèle la différence entre ceux qui sont prédestinés au salut et ceux qui sont voués à la damnation52 ». Ses propos, cependant, s’appliquaient à l’analyse de textes épiques et tragiques, mais il est possible que la réalité et la nudité des faits dont il faut rendre compte sans trop de recul dans la narration historique empêche la réflexivité propre à la différenciation des écritures.

21Les auteurs étudiés écrivent généralement dans l’urgence ; leur premier objectif est officiellement informatif et le récit de massacre peut en ce sens être consacré : le lecteur est ainsi informé qu’en tel lieu à telle date tel événement s’est produit. Mais il est rare, en vérité, que ces textes ne relèvent pas du tout d’une logique partisane. Pour cette raison, ils sont peu mesurés et offrent des tableaux particulièrement contrastés, afin de choquer le lecteur, ou – si le récit est en outre inséré dans un discours de propagande, comme c’est le cas pour la Saint-Barthélemy de Goulart – de l’amener à la révolte. Dès lors le récit de massacre à la fin du XVIe siècle ne parvient pas à être réellement informatif, didactique ou réflexif. Comme l’écrit Vincent Houillon, le massacre résisterait « à se laisser penser sous les formes de la pensée53 ». La narration de la violence extrême à une époque donnée où la fréquence des massacres n’offre pas la possibilité d’une prise de distance se coulerait donc dans une norme54 où les effets stylistiques s’estomperaient sous une vaine tentative de description de l’indescriptible55.

Bibliographie

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Notes

1  Sur ce point, voir l’introduction de David El Kenz au livre qu’il a dirigé, Le Massacre objet d’histoire, Paris, Gallimard, 2005, p. 7 sq.

2  Antoine Furetière, Dictionaire universel, contenant generalement tous les mots français tant vieux que modernes, & les Termes de toutes les sciences & les arts. Divisé en trois tomes, s.l.n.n.n.d, [1590], t. II, f. Mmm 2 v.

3  Le Trésor de la langue française. Dictionnaire de la langue du XIXe et du XXe siècle, Paris, Gallimard, 1985, tome 11, p. 463.

4  C’est ce que remarque Mark Levene dans son introduction de The Massacre in History, Mark Levene and Penny Roberts (dir.), New York, Oxford, Berghahn Books, 1999, p. 5: « A massacre is unquestionably a one-sided affair and those slaughtered are usually thus perceived of as victims; even as innocents ». Je traduis : « Un massacre est sans aucun doute à sens unique, et ceux qui sont massacrés sont d’ordinaire perçus comme des victimes, et même comme des innocents ».

5  Il les a si bien acquises que le terme apparaît dans le vocabulaire politique anglais à la fin du XVIe siècle. Sur ce point, voir Mark Greengrass, « Hidden Transcripts. Secret Histories and Personal Testimonies of Religious Violence in the French Wars of Religion », dansMark Levene et Penny Roberts (dir.), op. cit., p. 69-87.

6  Elena Benzoni, « Les sacs de ville à l’époque des guerres d’Italie (1494-1530) : les contemporains face au massacre », dans Le Massacre objet d’histoire, op. cit., p. 160.

7  Id.

8  Mark Greengrass, « Hidden Transcripts. Secret Histories and Personal Testimonies of Religious Violence in the French Wars of Religion. », art. cit.

9  On remarque que la Saint-Barthélemy – avec le massacre des Innocents – vient en très bonne place dans les exemples de massacre donnés dans les dictionnaires, et ce encore aujourd’hui.

10  David El Kenz, Introduction de Le Massacre objet d’histoire, op. cit., p. 7.

11  Voir Denis Crouzet, Les Guerriers de Dieu, la violence au temps des troubles de religion vers 1526- vers 1610, Seyssel, Champ Vallon, 1990, 2 tomes.

12  Dominique Maingueneau, Le Discours littéraire. Paratopie et scène d’énonciation, Paris, Armand Colin, 2004, p. 195.

13  David El Kenz, Introduction de Le Massacre, objet d’histoire, op. cit., p. 23.

14  Il s’agit essentiellement d’extraits des mémoires du pasteur protestant Simon Goulart sur les massacres de Rouen de 1571 ou, sur la Saint-Barthélemy, des récits de Robert Leprevost et de Nicolas Le Challeux, compagnons des explorateurs français massacrés par des colons espagnols en Floride en 1565, et enfin de libelles ligueurs antipolitiques. Se reporter à la bibliographie pour la notice complète. Chaque massacre sera mis en contexte en son lieu.

15  Je prolonge ici une réflexion amorcée dans mon article « Les récits de massacre, quelle théâtralité pour quelle propagande ? » (Le théâtre, la violence et les arts en Europe (XVI-XVIIe s), actes du colloque international de Paris, octobre 2009, études réunies par Christian Biet et Marie-Madeleine Fragonard,Littératures classiques,numéro 73, automne 2010, p. 255-264) dans lequel je montre comment la charge pathétique du massacre de la Saint-Barthélemy est désamorcée par Simon Goulart au profit d’une écriture de combat. La théâtralisation explicite qu’il met en œuvre, loin de provoquer la catharsis, construit une barrière entre le lecteur et l’événement.Les écrits d’époque, dans le caractère convenu du pathos qu’ils déploient, conduisent à reléguer l’émotion au second plan.

16  Sur ce point, voir la thèse de Denis Crouzet dans Les Guerriers de Dieu, op. cit.

17  Jacques-Auguste de Thou, Illustris viri Jacobi Augusti Thuani, … Historiarum suis temporis ab anno… 1543 usque ad annum… 1607, [lieux divers], Ambroise et Hierosme Drouart, 1606-1621, 5 tomes reliés en 4 vol. in fol. ; éd. utilisée, Histoire universelle de Jacques-Auguste de Thou depuis 1543 jusqu’en 1607, 1734, t. IV, livre 31, p. 295.

18  Id.

19  Jérôme Benzoni et Urbain Chauveton, Histoire nouvelle du nouveau Monde, contenant en somme ce que les Hespagnols ont fait iusqu’à present aux Indes occidentales, & le rude traitement qu’ils dont à ces poures peuples-la. Extraite de l’italien de M. Hierosme Benzoni Milanois, qui ha voyagé XIII ans en ces pays-la : & enrichie de plusieurs discours & choses dignes de mémoire. Ensemble une petite histoire d’un Massacre commis par les Hespagnols sur quelques François en la Floride, Eustache Vignon, 1579, p. 16.

20  Id.

21  Essentiellement contre Charles IX, Catherine de Médicis et Henri III, qui est roi lors de la parution du livre.

22  Simon Goulart, Memoires de l’estat de France, sous Charles neufiesme. Contenans les choses plus notables, faites et publiees tant par les catholiques que par ceux de la Religion, depuis le troisiesme edit de pacification fait au mois d’Aoust 1570. iusques au regne de Henry troisiesme, reduits en trois volumes, chascun desquels a un indice des principales matieres y contenues, Meidelbourg, Henrich Wolf, 1577, vol. 1, p. 415.

23  Id.

24  La narration théâtralisée du massacre réel rejoint ainsi les « snuff-tragédies » que Christian Biet décrit dans son introduction de Théâtre de la cruauté et récits sanglants en France, XVIe-XVIIe siècle, Paris, Robert Laffont, 2006, p. XXXI : « tout en produisant des scènes de fiction, la tragédie semble rêver la possibilité de leur actualisation réelle sur la scène même. Tout en représentant le meurtre, le viol ou l’exécution, donc en jouant sur le comme si propre à l’exercice théâtral, le théâtre joue à éliminer le comme si en supprimant la distinction entre la fiction sanglante et le sang versé »

25  Elena Benzoni, « Les sacs de ville à l’époque des guerres d’Italie (1494-1530) : les contemporains face au massacre », art. cit., p. 161.

26  Si l’on suit les analyses de Georges Vigarello, cette catégorie de violence est « ignorée, repoussée dans les zones les plus obscures de la conscience collective, aussi rapidement niée qu’elle peut être incidemment aperçue », notamment en raison du « risque de vindicte tenace [qui] impose le silence » (Histoire du viol, XVIe-XXe siècle, Paris, Seuil, 1998, p. 38).

27  Ces exactions ne se retrouvent pas ailleurs, ce qui n’est pas étonnant. L’historiographie du temps d’Henri IV tend à donner du souverain une image sans taches, tandis que les ligueurs, de leur côté, noircissent systématiquement un roi qu’ils ne reconnaissent pas. Si la vérité est par conséquent difficile à connaître avec certitude, cela n’a pas d’influence sur nos propos, dans la mesure où le récit de massacre, qu’il soit réel ou imaginaire, relève des mêmes procédés.

28  [Anonyme], Les Cruautez commises contre les catholiques de la ville de Vandosme, par le Roy de Navarre. Avec les derniers propos de Monsieur Jessé, Paris, Rolin Thierry, 1589, in-8, p. 11 : « La nuit estant venuë, on n’entendoit autre chose que la clameur & vois plaintives des pauvres filles & femmes, que ces vilains violoient ».

29  Il s’agit ici des huguenots et des politiques puisque le propos de l’auteur vise à montrer que les massacreurs n’épargnent personne sur leur passage.

30  Sur ce point, voir les analyses de Georges Vigarello, Histoire du viol, XVIe-XXe siècle, op. cit.

31  Jacques-Auguste de Thou, Histoire universelle, op. cit., t. IV, livre 31, p. 295.

32  Jérôme Benzoni et Urbain Chauveton, Histoire du Nouveau Monde…, op. cit., p. 16.

33  Le pathétique peut avoir pour objectif de faire naître la révolte, mais ce n’est que dans un second temps.

34  La méfiance avec laquelle les historiens d’aujourd’hui appréhendent le témoignage (sur ce point voir Sonia Combe, « Témoins et historiens : pour une réconciliation », dans Témoignages et écriture de l’histoire, études réunies par Jean-François Chiantaretto et Régine Robin, Paris, L’Harmattan, 2003, p. 19-31), la crainte de fausser l’histoire si l’on ne prend pas devant elle le recul nécessaire, sont à l’opposé de l’attitude adoptée par les historiens de la Renaissance, qui voulaient au contraire se situer au plus proche de l’événement.

35  De même que pour le massacre de Vendôme, la véracité des faits est difficile à établir. Jacques-Auguste de Thou s’offusque de ces « gens sans honneur, & sans jugement [qui] font une relation affreuse des meurtres, & des excès commis par les Protestants à la prise de cette place. » (Histoire universelle, op. cit., livre 94, p. 496).

36  [Anonyme], Les Cruautez execrables commises par les heretiques, contre les catholiques de la ville de Nyort en Poictou, [s.l.n.n.], 1589, p. 8.

37  Id.

38  Ibid., p. 9.

39  Id.

40  Jean Crespin, La Persécution et le saccagement de ceux de Mérindol et Cabrière, etc., peuple fidèle en Provence, Genève, Jean Crespin, 1556 ; édition utilisée, Jean Crespin, Histoire des vrays tesmoins de la verité de l’Evangile, qui de leur sang l’ont signée, depuis Jean Hus iusques au temps present, comprinse en VIII. livres contenans actes memorables du Seigneur en l’infirmité des siens : non seulement contre les forces & efforts du monde, mais aussi à l’encontre de diverses sortes d’assauts et Heresies monstrueuses, [Genève], Jean Crespin, 1570, f. 127 r°.

41  Simon Goulart, Memoires de l’Estat de France, op. cit., vol. 1, p. 415.

42  [Anonyme], Les Cruautez execrables commises par les heretiques…, op. cit., p. 8-10.

43  Sur ces questions, voir Nathalie Dauvois et Jacques Dürrenmatt (dir.), La Ponctuation à la Renaissance, Paris, Garnier, 2011.

44  Jacques-Auguste de Thou, Histoire universelle, op.cit., tome V, livre 44, p. 497.

45  Elena Benzoni, « Les sacs de ville à l’époque des guerres d’Italie (1494-1530) : les contemporains face au massacre », art. cit., p. 169.

46  Jean Crespin, La Persécution et le saccagement de ceux de Mérindol et Cabrière, etc., peuple fidèle en Provence, op. cit., f. 127 r°.

47  [Anonyme], Les Cruautez commises contre les catholiques de la ville de Vandosme, op. cit., p. 6.

48  Jacques-Auguste de Thou, Histoire universelle, op. cit., tome IV, livre 31, p. 295.

49  Jean Crespin, La Persécution et le saccagement de ceux de Mérindol et Cabrière, etc., peuple fidèle en Provence, op. cit., f. 127 r° 

50  Selon Reinhart Koselleck (L’Expérience de l’histoire, 1975 ; traduction française, Paris, Gallimard, 1997, p. 215), « le caractère incommensurable de ce qui est éprouvé comme unique est le moteur immédiat de l’historiographie ». Or le massacre, par son caractère extrême, est ressenti comme un événement sans précédent, aussi motive-t-il d’autant plus l’écriture historique.

51  Ainsi que l’écrit toujours Reinhart Kosellec (L’Expérience de l’histoire, op. cit., p. 231), « tous les efforts faits en matière de critique idéologique moderne afin de réécrire notre histoire sont contenus dans cette donnée anthropologique préalable selon laquelle le langage et l’histoire, le discours et l’action ne se superposent jamais parfaitement ». Les émotions particulières ressenties par l’individu ne peuvent être traduites avec la précision que, officiellement du moins, recherchent les historiens. Aussi en viennent-ils à rapporter le caractère unique de l’expérience dans des lieux communs langagiers de l’inédit et dans les prétéritions.

52  Jan Miernowski, « La poétique du massacre de Rabelais à Racine », Études rabelaisiennes, tome XLVI, Genève, Droz, 2008, p. 15.

53  Vincent Houillon, « Philosophie et politique du massacre: essai d’une déconstruction », dans Le Massacre, objet d’histoire, op. cit., p. 389.

54  Ces mêmes massacres ont pu par la suite trouver un renouvellement expressif. Ainsi, comme le montre Mark Levene (Introduction de The Massacre in History, op. cit., p. 6), Patrice Chéreau a à la fois picturalisé et érotisé les corps mutilés de la Saint-Barthélemy dans La Reine Margot, se conformant d’avantage à une autre esthétique que le genre narratif, celle de tableaux plus symboliques comme les nombreuses représentations du massacre des Innocents.

55  Ainsi que l’exprime Annette Wieviorka dans la postface de Témoignages et écriture de l’histoire, op. cit., p. 477, « Les limites de notre compréhension, comme de l’opération historique, nous les connaissons ; C’est quand le processus de mise à mort annule l’histoire parce qu’il annule le temps. »

Pour citer cet article

Mathilde Bernard (2011). "« Carnage affreux » et « cruauté execrable » : poétique du récit de massacre à la Renaissance". Shakespeare en devenir - Les Cahiers de La Licorne - The politics of pain: the epistemology of violence in historical and political narratives | N°5 - 2011 | Shakespeare en devenir.

[En ligne] Publié en ligne le 21 novembre 2011.

URL : http://shakespeare.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=541

Consulté le 15/12/2017.

A propos des auteurs

Mathilde Bernard

Agrégée de lettres modernes, titulaire d’un doctorat de lettres modernes de l’université de Paris 3 – Sorbonne nouvelle depuis 2008, Mathilde Bernard est l’auteur de Écrire la peur à l’époque des guerres de Religion. Une étude des historiens et mémorialistes contemporains des guerres civiles en France (Paris, Hermann, 2010, 396 p.). Elle a également participé à l’équipe de rédaction de Tragédies et récits de martyrs en France (fin XVIe-début XVIIe siècle) sous la direction de Christian Biet et Marie-Madeleine Fragonard (Paris, Garnier, 2009, 1403 p.), a codirigé plusieurs actes de journées d’étude (Mathilde Bernard et Mathilde Levesque (dir.), La Censure en France sous l’Ancien Régime, Papers on the French Seventeenth Century Literature, vol. XXXVI, n°71, Tübingen, 2009, p. 325-503 ; La Polygraphie à l’époque moderne, Papers on French Seventeenth Century Literature, vol. XXXVIII, n°74, Tübingen, 2011, p. 7-170) et a rédigé plusieurs articles sur la violence, l’exil, l’écriture polémique et les émotions.




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Dernière mise à jour : 30 novembre 2017

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