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Une Île pleine de bruits, ou l'invention du territoire d'un magicien

Naissance d’une adaptation de La Tempête de William Shakespeare en bande dessinée

frPublié en ligne le 26 juillet 2010

Par Edouard Lekston

I. La Tempête ou une île à réinventer

1Ce projet de bande dessinée, Une Île pleine de bruit est mon quatrième travail graphique sur une des pièces de William Shakespeare. Il tente de rassembler des désirs de cinéma, de cartographie ancienne et de magie. Trois désirs comme trois passions que je souhaite exprimer au travers de ces planches que je monte petit à petit comme une immense fresque, comme un « grand » film.

2Car, ce que je trouve jubilatoire dans cette pièce, c'est l'immense liberté qu'elle offre en nous invitant, à chaque fois qu'on l'adapte, à réinventer l'île de Prospéro. Dès qu’il s’agit d'une île, ce sont des références riches et multiples qui émergent, qu’elles viennent de la littérature, du cinéma, ou de la peinture etc. Émergent aussi tous les fantasmes que l’idée d’une île vierge ou inconnue peut engendrer. On pense à L'Île du Docteur Moreau,à King Kong,à Robinson Crusoé – et plus récemment à La Plage, à la série Lost,ou encore à La possibilité d’une île

3Sur une île sauvage, toute nouvelle société (ou toute société idéale) est à construire comme l'exprime si bien Gonzalo dans la pièce. Il exprime là aussi la mise en abîme du travail de l'auteur qui s'échoue sur une île "mentale" vierge.

4Dans ce projet, je laisse aussi s’exprimer une quatrième et dernière passion qui réunit aussi les trois autres (cinéma, cartographie ancienne et magie) : le jeu de rôles. Tandis que les différents groupes de personnages déambulent ça et là au gré des méandres de cette île fantastique, Prospéro les observe et les dirige à sa guise comme un « meneur de jeu » – les adeptes comprendront. Dans une partie de jeu de rôle, comme dans l’île du magicien, les histoires en construction se déroulent quasiment toujours dans des espaces imaginaires. Aussi, pour certains membres des différents groupes, cette histoire est l’aventure la plus excitante qu’ils aient jamais vécue. Est pourtant, est-elle bien réelle ?

5Même si j'ai bel et bien échoué à mon tour sur cette île de Prospéro que j'imagine et que je réinvente selon l’imaginaire qui m’est propre, j’ai encore besoin d’un certain temps pour la coucher sur papier, lui donner formes et couleurs. Patience donc…

II. Un avant-goût : quelques planches

6Pour la première de couverture, j’ai opté pour un fond de carte antique et je me suis mis en quête d’une silhouette inquiétante (celle de Prospéro) qui, sur son manteau magique, « porte l’histoire à venir » écrite dans un ciel étoilé à l’encre d’eau sombre et tumultueuse.

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Première de couverture pour Une Île pleine de bruits

© Édouard Lekston

7La silhouette se précise ensuite. Plusieurs figures célèbres m’avaient inspiré pour Prospéro, est c’est finalement celle de Marlon Brando que j’ai retenue. Les personnages de Kurtz (Heart of Darkness) et de Prospéro ne se rejoignent-ils pas par certains aspects1 ?

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Ébauches préparatoires pour le personnage de Prospéro

© Édouard Lekston

8Voici quelques planches de la scène d’ouverture. La bande dessinée commence avec une interprétation qui m’est propre, celle d’un Prospéro maniant sa camera obscura. Cette idée de camera obscura me ramène à l’idée de cinéma : en quelque sorte, Prospéro projette son propre film (à l’envers) contre le mur de sa « cellule ».

9Le texte reste à définir selon les traductions.

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Premières planches

© Édouard Lekston

12Pour finir cette mise en bouche, je ne résiste pas à dévoiler cette ébauche de la carte de l’île : tout naturellement, les contours de l’île dessinent la tête de Prospéro – le fait qu’elle soit à l’envers poursuit l’idée de la camera obscura.

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L’île de Prospéro

© Édouard Lekston

13Outre les six planches en couleurs, encore dépourvue de texte, cette bande dessinée est en plein crayonnage et ne manque pas d’être quelquefois modifiée, rectifiée, recadrée, recolorée, repensée au gré du vent, de mes idées, de mon inspiration, de mes solutions, de ma documentation et, surtout, de la course des nuages. Il faudra donc être patient avant de la voir en album. Sans parler de la quête d’un éditeur… éditeur auquel je lance d’emblée un appel. Or, si on lit la Tempête, on apprend que l’exil insulaire de Prospéro et de sa fille a duré huit ans…2

Une énigme en guise de conclusion

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Édouard Lekston (juillet 2010)

©M. Lecarpentier

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Ebauches préparatoires pour le personnage de Caliban

© Édouard Lekston

« Sois sans crainte ! L’île est pleine de bruits,
De sons et d’airs mélodieux, qui enchantent
Et qui ne font pas mal. C’est quelquefois
Comme mille instruments qui retentissent
Ou simplement bourdonnent à mes oreilles,
Et d’autres fois ce sont des voix qui, fussé-je alors
À m’éveiller après un long sommeil,
M’endorment à nouveau ; – et dans mon rêve
Je crois que le ciel s’ouvre ; que ses richesses
Vont se répandre sur moi… À mon réveil,
J’ai bien souvent pleuré, voulant rêver encore »
3.
(Acte III, scène 2)

PS : à propos des aquarelles de Jean-Marc Brugeilles

15Dans ce numéro de L’Œil du Spectateur, j’ai bien aimé les aquarelles de Jean-Marc Brugeilles qui expriment aussi visuellement cette merveilleuse pièce. Car si une certaine naïveté peut de prime abord apparaître à nos yeux, c’est toute une révélation qu’il nous donne à voir sur cette pièce avec ses petits théâtres fantastiques. En quelques images, il a réussi à exprimer, avec une étonnante pertinence et une grande fraicheur, l’essence même de la pièce : une mise en abyme du théâtre, procédé cher à Shakespeare. Dans la Tempête, en effet, les protagonistes ne sont-ils pas tout autant embarqués que nous, spectateurs, dans cette fabuleuse histoire montée de toute pièce par un magicien ?

Notes

1  Voir « “Four legs and two voices” : An Interview with Edouard Lekston », dans S. Brown, R. Lublin et L. McCulloch (éd.), Reinventing the Renaissance : Shakespeare and his Contemporaries in Adaptation and Performance, à paraître chez Palgrave en 2011.

2  En attendant, on pourra voir la progression du travail sur http://edouardlekston.zeblog.com

3  La traduction est celle d’Yves Bonnefoy.

Pour citer cet article

Edouard Lekston (2010). "Une Île pleine de bruits, ou l'invention du territoire d'un magicien". Shakespeare en devenir - Les Cahiers de La Licorne - N°2 - Saison 2009-2010 | L'Oeil du Spectateur | Espace Libre : autour de La Tempête.

[En ligne] Publié en ligne le 26 juillet 2010.

URL : http://shakespeare.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=375

Consulté le 23/06/2017.

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Dernière mise à jour : 31 janvier 2017

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