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Le Sang des amis de Jean-Marie Piemme

mise en scène par Jean Boillot,Théâtre Auditorium de Poitiers du 11 au 13 mars 2009

frPublié en ligne le 28 janvier 2010

Par Léonore MONCOND’HUY

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© Vincent Menu.

1Avec Le Sang des amis de Jean-Marie Piemme, Jean Boillot met en scène une réécriture de deux œuvres de Shakespeare, Jules César et Antoine et Cléopâtre – elles-mêmes inspirées de Plutarque. La pièce retrace une partie de l'histoire de Rome, depuis l'assassinat de César jusqu'à la chute de Marc-Antoine en Égypte, face à Octave. La trame originale est recentrée autour des personnages principaux, et l'on comprend bien que l'enjeu est d'étudier diverses formes de la politique à travers ces intrigues dites «classiques». «Aveuglement», «Absolu», «Abandon», «Amitié»: ces quatre mots tracés en blanc au fond de la scène (sur une baie vitrée derrière laquelle Jean Boillot en personne, dans ce qui évoque une cabine de speaker, orchestre malicieusement son spectacle1)se succèdent au cours de la pièce, comme quatre actes invitant chacun à jeter un regard particulier sur les situations successives présentées par l'intrigue.

Jules César au premier plan, Arnaud Wurceldorf à l’arrière-plan.

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Photo: Virginie Castro Abelleira.

2Avec peu d'acteurs pour beaucoup de personnages, une musique très présente et de nombreux effets radiophoniques, Jean Boillot signe une mise en scène dynamique et d'une grande richesse. On s'amuse à piocher des références à Sophocle, à Racine, mais aussi à la situation politique actuelle, ou même aux spécificités poitevines (notre Tibre à nous, le Clain, a par exemple connu son heure de gloire!). L'humour était également de la partie, en particulier dans une parodie du discours de Marc-Antoine à la mort de César, où une musique larmoyante ponctuait les phrases de l'acteur, exagérant démesurément le pathos de la situation – scène particulièrement drôle et décalée lorsque l'on avait en tête le discours passionné de Marlon Brando dans le film de Mankiewicz.

Brutus (Adama Diop).

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Photo : Virginie Castro Abelleira.

3C'est cependant une réelle étude de la politique que propose cette pièce. À travers les différentes relations qui se nouent entre les personnages, les enjeux de pouvoirs, les discours et contre-discours, on assiste à un miroitement de la politique dans tous ses états, d'un point de vue souvent mordant et cynique. L'effort d'actualisation est très marqué, tant par la mise en scène et la manière de prononcer le texte – les acteurs disent les discours à la manière des hommes politiques d'aujourd'hui, par exemple, avec des slogans récurrents ou des applaudissements attendus –que par des allusions plus anecdotiques – «Cléopâtre et lui, c'est du sérieux», dit ainsi un conseiller de Marc-Antoine, en référence à la phrase de notre président sur Carla Bruni. Par l'actualisation, c'est paradoxalement l'atemporalité des stratégies politiciennes qui est mise en lumière; le parallélisme est rendu flagrant entre les discours des grands orateurs romains et ceux des hommes politiques d'aujourd'hui.

4On ne peut également que constater l'atemporalité des interférences entre vie politique et vie domestique, l’atemporalité des limites ténues entre les statuts d'homme public et d’homme privé. La relation amoureuse entre Antoine et Cléopâtre l'illustre tout particulièrement dans le contrechamp qu'elle oppose aux froids passages politiques de la pièce, avec la passion des corps et l'exaltation charnelle des sens. Ces deux espaces, si différents soient-ils, exercent toutefois une influence mutuelle l'un sur l'autre, en un conflit qui semble opposer la froide raison et la passion aliénante. Antoine, en particulier, perd toute notion de raison politique lorsqu'il est face à Cléopâtre; il est comme aliéné par l'amour qu'il lui porte.

Cléopâtre (Isabelle Royanette) et Antoine (Roland Gervet).

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Photo : Virginie Castro Abelleira.

5Si l'on s'intéresse à la scénographie, on constate qu'il y a deux niveaux de scène: le plateau à proprement parler et une sorte de cabine surélevée, qui ressemble à une cabine d'enregistrement ou de surveillance, dans laquelle le metteur en scène lui-même lit le texte lorsqu'il est narratif. Il y a ainsi un aspect réflexif sur le théâtre, sur les arts de la scène en général, comme une mise en abyme, car c'est en quelque sorte le théâtre qui s'observe lui-même. Jean Boillot surplombe sa mise en scène et semble l'orchestrer sous nos yeux, mettant à nu la convention originelle sur laquelle se fonde l'illusion théâtrale.

Brutus (Adama Diop) et Portia (Julie Pouillon) enlacés par César (Philippe Lardaud). Arnaud Wurceldorf derrière la vitre.

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Photo : Virginie Castro Abelleira.

6C'est aussi un rappel permanent de l'aspect spectaculaire de la politique, une politique qui est mise en scène et dont les acteurs sont en permanence soumis au regard d'autrui. Cela est renforcé parles fréquentes adresses au public de la salle, lors de discours qui brisent la convention du «quatrième mur» – et l'illusion théâtrale –, et par l'adaptation du texte aux particularités locales (on apostrophe les Poitevins; on renvoie au Clain) qui brouillent les limites entre théâtre et réalité.

7À partir d'une réécriture de textes classiques, Jean Boillot présente ainsi une mise en scène à l'esthétique moderne,dans un dispositif scénique original et fonctionnel qui procure une profondeur tant scénographique que symbolique à la pièce. «Les pièces de théâtre sont des métaphores qui questionnent le réel», écrit Jean-Marie Piemme2. Cette conception prend tout son sens dans cette mise en scène puisque, bien qu'elle ait pour fondement un texte ancien, elle questionne sans cesse le présent, le réel du spectateur, et introduit explicitement une réflexion sur la dimension actuelle du pouvoir.

Notes

1  Les photographies qui figurent dans ce compte rendu ont été prises le 4 mars 2009, le soir de la première, au CdbM – Centre des bords de Marne. Ce soir-là, le rôle de Jean Boillot était tenu par l’acteur Arnaud Wurceldorf. Pour l’ensemble des représentations au Théâtre Auditorium de Poitiers, c’est Jean Boillot qui se trouvait derrière la vitre de la cabine pour orchestrer lui-même son spectacle.

2  Dossier de presse du « Sang des amis », Synopsis. La guerre civile, l'empire, le pouvoir, TAP Poitiers.

Pour citer cet article

Léonore MONCOND’HUY (2010). "Le Sang des amis de Jean-Marie Piemme". Shakespeare en devenir - Les Cahiers de La Licorne - Autour de Shakespeare - Espace libre | L'Oeil du Spectateur | N°1 - Saison 2008-2009.

[En ligne] Publié en ligne le 28 janvier 2010.

URL : http://shakespeare.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=179

Consulté le 21/09/2017.

A propos des auteurs

Léonore MONCOND’HUY

Léonore Moncond’huy est étudiante à l’Université de Poitiers. Elle y suit un double cursus: voie Lettres Modernes/Sciences Politiques (Licence 1) et filière Arts du Spectacle (Licence 2).

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Dernière mise à jour : 11 septembre 2017

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