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Périclès, Prince de Tyr au bistouri de Declan Donnellan, ou quand la psyché investit l’espace théâtral

Théâtre des Gémeaux, 18 mars 2018

frPublié en ligne le 27 avril 2018

Par Estelle Rivier-Arnaud

Christophe Grégoire (Périclès).

© Théâtre des Gémeaux

Une pièce ambitieuse

1 Périclès, Prince de Tyr, œuvre écrite entre 1607 et 1608, est une romance dite « tardive » que Shakespeare écrivit probablement avec un collaborateur, George Wilkins. Son intrigue est demeurée relativement méconnue en France où elle a été peu mise en scène. Elle fut jouée à la Comédie-Française en 1974 sous la direction de Terry Hands, autre grand nom de la scène britannique. Elle le fut également en 1994 dans une mise en scène de Phyllida Lloyd à l’Odéon. L’hiver dernier, Paul Golub montait un projet ambitieux en dirigeant les jeunes académiciens au Théâtre de l’Union à Limoges1.

2 Ambitieux, en effet, car l’intention de Shakespeare, qui est celle « d’égayer [nos] oreilles et donner plaisir à [nos] yeux » (« To glad your ears and please your eyes », prologue, l.6), n’est pas aisée à satisfaire tant l’œuvre est touffue. On y compte de multiples lieux et strates temporelles, des liens de parenté complexes, un inceste, des tempêtes et des naufrages, l’errance et la perte, la désespérance et la joie, mais aussi des combats de chevaliers, des chants et des danses.

3 Rappelons brièvement l’intrigue : le roi Antiochus promet sa fille (dont il est lui-même l’amant) au chevalier qui saura résoudre l’énigme de son identité. Si le prétendant échoue, il sera aussitôt exécuté. Nombreux le sont avant que Périclès ne décèle la vérité. Sa victoire a cependant un goût amer car elle révèle la relation incestueuse consentie par le père et la fille. Craignant le courroux du roi démasqué, Périclès fuit Antioche ainsi que Tyr. Il part se réfugier à Tarse où il vient au secours d’une population affamée ; mais poursuivi par l’un des nervis d’Antiochus, il est contraint de fuir encore, vers Pentapolis cette fois-ci. C’est là qu’il rencontre l’amour dans les yeux de Thaïsa qu’il épouse. Apprenant que les dieux ont puni de mort Antiochus et sa fille, Périclès reprend la mer, avec sa femme enceinte. Une nouvelle tempête fait rage. Thaïsa meurt en couche, donnant naissance à une fille, Marina. Comme le veut la tradition, le cercueil de la défunte est jeté en mer.

4 Désespéré, Périclès confie Marina à Cléon et Dionyza, gouverneurs de Pentapolis. La beauté de l’enfant qui surpasse celle de leur propre fille, les enjoint à commanditer son meurtre, mais Marina est kidnappée par des pirates et vendue à une maison close dirigée par un maquereau et sa femme, tous deux très violents. La vertu de la jeune femme dissuade cependant tous les clients mal intentionnés, y compris le gouverneur de Mytilène, Lysimaque.

5 Lorsque Périclès décide de récupérer sa fille auprès de Cléon et Dionyza, ces derniers prétendent qu’elle est morte dans son sommeil. Inconsolable, Périclès fuit en mer et échoue, épuisé, sur les plages de Mytilène où il est recueilli, sans le savoir, par Lysimaque et Marina, bientôt mariés. Pour tenter de sortir Périclès de son affliction, Marina lui conte la sienne, encore plus grande, et c’est alors que père et fille réalisent que leur destin s’est rejoint.

6 Enfin, dans un rêve, la déesse Diane enjoint Périclès à se rendre à un temple à Ephèse. Là, il retrouve Thaïsa, sa femme qu’il croyait morte. En réalité, naufragée sur les plages d’Ephèse, elle avait été réveillée par Cérimon, un magicien. Gower conclut le récit de cette épopée chevaleresque et maritime en contant la déchéance et la mort des vilains (Cléon et Dionysa) et l’allégresse retrouvée des bienfaiteurs.

Un rythme binaire

7 Ainsi que le laisse entendre Gower, poète du quatorzième siècle dont Shakespeare s’est inspiré afin de construire sa pièce, l’épopée de Périclèssera divertissante autant que poétique :

Chantant un lai jadis chanté,
De la poussière est retourné
Gower l’ancien, pour assumer
Des hommes mortels l’infirmité,
Afin d’égayer vos oreilles
Et donner plaisir à vos yeux2. […]

8Il est par conséquent très surprenant, lorsque l’on s’installe dans la salle du Théâtre des Gémeaux, d’apercevoir très nettement (le décor étant à découvert) une chambre d’hôpital en guise de scénographie3.

9 Un comédien est allongé dans un lit situé à jardin. Une radio en sourdine diffuse une interview. Lavabo, chaises, portes battantes, table de nuit, complètent le tableau plongé dans une lumière bleue, type bleu de méthylène, tiens donc… Lorsque la pièce commence, un préambule mimé remplace le prologue de Gower : deux aides-soignants entrent, bientôt suivis du médecin en chef, une femme en blouse blanche. Prise de tension, lecture du dossier accroché au lit, vérification de la perfusion, entre autres. Le commentaire de la radio est désormais plus audible. Il s’agit d’un programme sur les migrants. Des visiteurs, deux femmes et un homme en tenues contemporaines, entrent à leur tour. L’émotion est palpable. Le patient allongé doit être dans le coma. Soudain la lumière se tamise, le bruit des vagues envahit l’espace sonore et la femme-médecin, qui avait quitté momentanément la scène, réapparaît pour livrer le prologue.

10 Le comédien allongé se redresse : c’est Périclès (Christophe Grégoire). Depuis son lit, il résout l’énigme d’Antiochus. Au terme de cet épisode, retour à l’atmosphère de la chambre d’hôpital : radio diffusant le programme sur les migrants, lumière crue, patient endormi, va-et-vient des aides-soignants et des visiteurs silencieux.

11 Toute la mise en scène s’appuie sur ce mouvement binaire où cohabitent hier et aujourd’hui, c’est-à-dire la pièce de Shakespeare d’un côté et son ancrage dans l’univers familier de l’hôpital de l’autre. Cela fait écho à l’alternance temporelle qui est au cœur de l’œuvre puisque les commentaires de Gower qui résument certaines phases de l’action permettent des sauts dans le temps. En témoigne l’exemple suivant qui évoque l’idylle féconde entre Périclès et Thaïsa :

Hymen a mis la mariée au lit,
Où, pucelage une fois pris,
Un poupon déjà se façonne.
Les ailes plumeuses du Temps
Chassent les heures en les éventant.
[….]
Soyez donc attentifs ;
Et ce temps bref et cursif
Peuplez-le de vos délicates fantaisies.
Ce qui dans la vision sera muet,
En clair discours je vais le transmuer4.

Thaïsa (Camille Cayol) et Périclès (Christophe Grégoire) – ici au Barbican Centre

© Patrick Baldwin

Le pari de la concision

12 Declan Donnellan, qui pour la première fois présente une mise en scène de la pièce en français5, fait interpréter l’ensemble des personnages avec une distribution réduite, ce qui a inévitablement un impact sur la scénographie. Par exemple, pour passer de Périclès à Cléon, Christophe Grégoire ne change pas de tenue, et le décor identique du début à la fin de la représentation ne symbolise les lieux et leurs habitants que parce que le ton et la posture de ces derniers se modifient. Aussi, tout ou presque repose sur les qualités d’interprétation des comédiens. Camille Cayol, qui est tour à tour Dionysa, Thaïsa et la maquerelle, sait exprimer la rigueur jalouse de la première, la douceur maternelle de la seconde et l’imbécilité sournoise de la troisième, en modifiant les accents de phrase, en se déplaçant de façon plus ou moins emphatique, ou en appuyant la théâtralité du ton. Même si les changements de costumes ou de décor font défaut – cela est en effet regrettable vu les sites variés où est censée se déployer l’action – les transitions entre personnages et lieux sont ainsi limpides.

13 Ainsi que l’indique le metteur en scène dans son propos introductif, Périclès est une « [h]istoire sur les mystères de l’amour, de la perte et de la redécouverte de l’amour suite à une absence douloureuse et incompréhensible6. » C’est une histoire d’aujourd’hui que l’univers hospitalier incarne sans détour, comme le souligne un compte-rendu paru dans The Stage :

Hospitals are the scene of profound human experience – birth, death, bereavement, healing, reunion – so the concept transcends a mere suggestion of fantastical morphine dream. It’s touched with disarming absurdity, and always intriguing, […]7.

14 Nous naviguons de la fable shakespearienne au quotidien des urgences : recueilli par des pêcheurs sur les rives de Tarse, Périclès est sain et sauf bien qu’exilé. Dans une chambre d’hôpital au vingt-et-unième siècle, cela donne un comédien nu, lavé par les aides-soignants, puis enveloppé dans une camisole de force, symbole de son ostracisme peut-être, ou de la folie qui le guette, ou encore de sa dépendance à autrui ? Libre au spectateur d’interpréter ces parallèles troublants qui mettent souvent à distance la poésie de l’œuvre. Difficile parfois de saisir les symboles comme les bruits de mitraillettes que l’on entend des coulisses et qui résument (peut-être) les combats.

15 En outre, certaines images qui transposent les actes violents, comme le viol, peuvent heurter. Il est vrai que Marina (Valentine Catzéflis), dans le bordel où elle tenue prisonnière, est en proie aux pires vices à l’instar de certaines jeunes-filles de pauvre condition à l’époque de Shakespeare. Cela est exprimé par les vers de l’auteur, et la mise en scène à l’époque devait également suggérer quelque acte infâme, mais lorsque Lysimaque (Xavier Boiffier), dos à la salle, baisse son pantalon afin de contraindre la vierge enfant à lui faire une fellation, la posture est peu ragoûtante parce qu’elle évoque tant de faits sordides narrés sur les ondes et dans la presse. Le théâtre est-il le lieu de tous les possibles ?

16 Certes, le bleu de méthylène, qui fait aussi songer à celui des lagons et des contrées paradisiaques, invite au rêve quand le décor s’en abstient. La scène finale où Périclès, Thaïsa et Marina sont de nouveau réunis est émouvante parce qu’elle déploie aussi des situations reconnaissables dans l’esprit du spectateur : dans cette chambre d’hôpital impersonnelle, les étreintes se veulent en effet chaleureuses. Thaïsa et Périclès dansent sur l’air de « J’attendrai ». Marina les rejoint. Ils dansent à trois, serrés les uns contre les autres. Chez Shakespeare, le dénouement est heureux et, pourtant, ici il pose question : dans la liesse des retrouvailles, Périclès soudain défaille : les aides-soignants le remettent au lit ; la chanson devient lointaine, le roi, ou bien un homme soulagé d’avoir revu sa famille une dernière fois, ferme les yeux à tout jamais…

Échos et superpositions

17 La communauté thématique de cette romance tardive avec d’autres œuvres de Shakespeare – Henry V (le chœur/Gower), Le Conte d’hiver (pour la proximité des portraits féminins Hermione/Thaïsa ; Perdita Marina ; l’allégorie du Temps), Mesure pour Mesure (le gouverneur malsain ; la vertu d’une vierge menacée) – ne fait aucun doute. De façon plus lointaine, elle fait aussi songer aux métamorphoses d’Ovide, notamment celle de Psyché, jalousée par Aphrodite et condamnée à être aimée du plus méprisable des mortels. Toute cette poésie manque cependant à la mise en scène de Declan Donnellan qui clôt avec cette pièce le cycle des romances tardives jouées par Cheek By Jowl8. La proposition est audacieuse. Elle donne à voir un enchevêtrement d’intrigues dont les images s’animeraient dans l’esprit – ou la psyché d’un homme souffrant, en proie à la défaillance mentale ou à la sénilité. Comme si l’histoire de Périclès n’était que le rêve d’un Monsieur-tout-le-monde, quelque peu déprimé et perdu ?

18 Cette vision, qui n’obscurcit pas la compréhension de l’intrigue, l’en prive cependant de beauté, source d’émerveillement et de spectaculaire.

Notes

1  Pour un recensement exhaustif des mises en scène de cette pièce en France, on se reportera au répertoire établi par Nicole Fayard dans The Performance of Shakespeare in France Since the Second World War, Lewiston/Queeston/Lampeter,The Edwin Mellen Press, 2006, p. 335-593.

2  La traduction choisie par la compagnie Cheek by Jowl n’est pas précisée. Il s’agit ici de l’adaptation de Jean-Louis Curtis pour la mise en scène de Terry Hands à la Comédie-Française en 1974. Périclès, Prince de Tyr, Collection du répertoire, prologue, p. 9.

3  Distribution :
Xavier Boiffier : Antiochus/Léonin, Lysimaque
Christophe Grégoire : Périclès/Cléon/Le Maître
Valentine Catzéflis : La fille d’Antiochus/Marina
Cécile Leterme : Médecin/Cérimon/Diane
Camille Cayol : Dionysa/Thaïsa/La Maquerelle
Guillaume Pottier : (aide-soignant)/Pêcheur/Chevalier/Gentilhomme
Martin Nikonoff : (aide-soignant)/Pêcheur/Chevalier/Gentilhomme
Liens utiles :
http://www.cheekbyjowl.com/productions.php
http://www.lesgemeaux.com/spectacles/pericles/

4  Ibid., p. 51.

5  Il l’avait déjà mise en scène en 1984-1985, en anglais.

6  Programme de Périclès, Prince de Tyr, Saison 2017-2018, Grand Théâtre, Co-production France Inter/Les gémeaux, Sceaux.

7  https://www.thestage.co.uk/reviews/2018/pericles-prince-de-tyr-review-barbican-theatre-london/

8  Cymbeline (2007), La Tempête (2011-2014), Le Conte d’hiver (2016-2017).

Pour citer cet article

Estelle Rivier-Arnaud (2018). "Périclès, Prince de Tyr au bistouri de Declan Donnellan, ou quand la psyché investit l’espace théâtral". Shakespeare en devenir - Les Cahiers de La Licorne - N°10 - Saison 2017-2018 | L'Oeil du Spectateur.

[En ligne] Publié en ligne le 27 avril 2018.

URL : http://shakespeare.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=1188

Consulté le 26/09/2018.

A propos des auteurs

Estelle Rivier-Arnaud

Estelle Rivier-Arnaud est agrégée d’anglais et Maître de Conférences qualifiée Professeur à l’Université du Mans. Elle a publié L’espace scénographique dans les mises en scène contemporaines des pièces de Shakespeare (Peter Lang, 2006), Shakespeare dans la Maison de Molière (PUR, 2012), Shakespeare in Performance,coédité avecEric C. Brown (Cambridge Scholars Publishing, 2013) et Rewriting Shakespeare For and By The Contemporary Stage, coédité avec Michael Dobson (CSP, 2017). Elle travaille actuellement sur un ouvrage collectif Roméo et Juliette, de la page à l’image. Formée au Conservatoire d’art dramatique d’Orléans, elle poursuit aussi son investigation de la scène par le biais de la pratique en présidant Act’ en Scène, compagnie théâtrale amateur

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Dernière mise à jour : 12 juillet 2018

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