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Shakespeare digital sur la scène du Barbican

La magie technologique au service de La Tempête de Gregory Doran, 13 Juillet 2017

frPublié en ligne le 11 septembre 2017

Par Estelle Rivier

Simon Russell Beale (Prospero)

Topher McGrillis © RSC

1Ce qui fait de La Tempête l’une des pièces les plus spectaculaires de Shakespeare, c’est, on le sait, la scène d’ouverture. Chaque fois que l’on attend fébrilement dans la salle l’entrée en scène des matelots à la dérive, on espère ne pas être déçu par l’illusion théâtrale qui devra nous plonger – littéralement – in medias res dans la pièce, d’autant plus que celle-ci doit son nom à cette entrée en matière supposée fracassante.

2Sur l’immense scène du Barbican, où Gregory Doran et sa troupe de la Royal Shakespeare Company ont établi leurs quartiers d’été (la pièce a été créée à Stratford-upon-Avon en 2016 pour célébrer le quatre-centième anniversaire de la mort de Shakespeare), on distingue dans la pénombre la gigantesque carcasse de la coque d’un bateau, fendue en son centre. Les morceaux, situés à cour et à jardin, dessinent un arc de cercle en bois flotté, sorte de cage béante qui prendra au piège toute forme humaine. Déjà dans le vaste hall d’accueil du Barbican, et en résonance dans la salle de spectacle, on entend un bruit sourd, comme un orage qui se prépare et gronde au lointain. La curiosité est d’autant plus suscitée que l’on sait – c’est une innovation à la RSC – que Gregory Doran s’est associé à Intel et The Imaginarium Studios, pour mêler à son décor concret et ses personnages de chair des images de synthèse. Le spectacle promet d’être novateur et magique. Or, pour cette dernière dimension du moins, n’était-ce pas le projet de Shakespeare ?

3Éclairs lacérant la scène, tonnerre, cris, trombes d’eau font taire immédiatement le public (jeune) qui assiste médusé à cette explosion d’images dès le premier acte : la coque du bateau semble chavirer ; les marins, qui sont apparus sur les différents niveaux du squelette en bois, s’exclament dans le tumulte, leurs voix à peine audibles et le danger palpable à chacun de leurs mouvements. Car l’on croit en effet, grâce à la magie des éclairages et des images projetées, que le bateau tangue, que les eaux envahissent le plancher et que les hommes agrippés aux cordages seront bientôt emportés par l’océan. À la fin du naufrage, un cylindre descend des cintres englobant les corps que l’on voit tomber au fond des eaux comme des pierres jetées dans les profondeurs abyssales. Le tableau est ingénieux, criant de vérité quoique bien sûr les effets spéciaux soient évidents : depuis le fond de la salle, un technicien oriente des faisceaux lumineux puissants, l’illusion est presque parfaite.

Le naufrage

Topher McGrillis © RSC

4Puis entrent en scène Prospero et Miranda, interprétés par des « stars » de la RSC, surtout Simon Russell Beale (Prospero), à la plus grande satisfaction de son metteur en scène et du public londonien. Il est vêtu d’un long manteau sans charme et porte son grand bâton de magicien, un simple bout de bois tordu. Miranda (Jenny Rainsford) marche dans ses pas. Elle non plus n’a pas de costume clinquant. Ed Parry, Costume Supervisor, a certainement voulu évoquer la pauvreté des hôtes insulaires qui n’ont conservé de leur naufrage que des lambeaux de tissu, juste de quoi y tailler quelques pantalons et chemises, de simples sous-vêtements. Dans cette confrontation entre père et fille, on perçoit autant de complicité que de lassitude. Les deux êtres souffrent de leur solitude et il pèse à Miranda d’ignorer son passé.

5Sur la vaste scène où la carcasse du bateau est toujours visible, bien que signifiant désormais davantage quelque côte rocheuse, le sol est craquelé comme une terre aride et les acteurs y paraissent perdus. Leurs déplacements ne suffisent pas à remplir l’espace dénudé, mais l’image d’ensemble demeure magiquement belle. Dans cet apaisement soudain où Prospero s’apprête à révéler sa vraie identité à sa fille, apparaît enfin Ariel (Mark Quartley). En ce personnage féerique réside, d’après le programme, la vraie prouesse technologique qui ne devrait pas décevoir le public.

6Nous ne serons en effet pas déçus : dans le cylindre de verre (le même que celui de la première scène), une immense silhouette translucide et lumineuse surgit, tête en bas. Sa voix est amplifiée, son corps en perpétuel mouvement, aérien et sculptural. Puis, le cylindre remonte lentement, laissant le Ariel de chair occuper la scène, où il était depuis l’entrée en scène du rôle. Les répliques ne sont pas enregistrées et ce sont les mouvements de l’acteur que reflète à grande échelle le cylindre. Sarah Ellis, chef du Digital Development pour la RSC, explique :

Creating a digital for our stage was both an adventure and a challenge. All involved learnt new things and discovered new possibilities. We jointly used our expertise in live theatre skills, performance capture and technological capabilities to create Ariel and bring him into the world of the play in a meaningful way. […] The digital character you see on stage is not a recording but a live performance. Ariel is played by an actor [whose costume holds] sensors picking up his movements, called ‘live performance capture’. Data describing his movements is processed, rendered into the computer-generated character in real-time by Intel processors, and fed through to video servers for projection, live on stage. This is the point where the digital avatar comes to life1.

Mark Quartley (Ariel), Simon Russell Beale (Prospero)

Topher McGrillis © RSC

7Se déroule ensuite l’histoire que l’on connaît : Ferdinand (Daniel Easton) s’éprend de Miranda ; un complot est fomenté à l’encontre d’Antonio, l’usurpateur du Duché de Milan, sans oublier un autre complot, celui de Caliban (Joe Dixon) et des clowns (Trinculo/Simon Trinder et l’ivrogne Stephano/James Hayes) envers Prospero cette fois-ci. Les naufragés portent des costumes d’époque édouardienne (ce qui était déjà le cas dans The Winter’s Tale dirigé par Doran en 1999). Cela ne paraît pas tant en décalage avec le décor qui ne symbolise aucun espace-temps précis, où justement tous les temps et tous les styles semblent réunis, la technologie au service du verbe shakespearien ayant d’emblée créé le décalage ou plutôt le mariage harmonieux.

8Les échanges entre Caliban, dont le costume ajusté à la silhouette de l’acteur représente un poisson peu ragoûtant, grisâtre et bossu, le clown et Stephano sont particulièrement savoureux grâce notamment à leur gestuelle ridicule, aux jeux de scène cabotins, ainsi qu’aux quelques accessoires incongrus qu’ils arborent (un poisson en plastique pour Caliban et un klaxon de Rosalie pour le clown). Les univers paysagers de la toile de fond se modifient grâce aux projections d’images qui donnent à voir tantôt une forêt, tantôt un horizon bleuté sur la côte, tantôt une nuit lunaire habitée par les esprits. Une petite dizaine d’acteurs, hommes et femmes, se partagent les rôles des personnages évanescents : ils portent des tulles, des tissus vaporeux, des couronnes fleuries, des coiffes excentriques et contribuent à rendre chaque tableau aussi vivant que surprenant.

Caliban (Joe Dixon) et Stephano (James Hayes)

Topher McGrillis © RSC

9Toutefois, il convient d’attendre la seconde moitié de la représentation, après l’entracte, pour assister au plus féerique de tous ces tableaux : le masque donné à l’occasion de l’union entre Ferdinand et Miranda. Trois femmes richement vêtues vont apparaître successivement. La première (Iris/Elly Condron) au costume flamboyant bénit les futurs fiancés. L’image projetée qui englobe l’intégralité de l’espace scénique représente des parcelles agricoles aux couleurs acidulées, comme s’il s’agissait d’une illustration sortie d’un livre pour enfants. Puis, de la trappe centrale surgit un deuxième esprit (Ceres/Samantha Hay) dont l’immense robe blanche, maintenue par des serviteurs, ondule dans le souffle d’une bise imaginaire. Enfin, la troisième fée (Juno/Jennifer Witton), la reine d’entre toutes, au costume de diva, entonne un chant magnifique sur fond de paysage bucolique, une forêt imaginaire, un espace de délices, tel le Sugar Rush de Disney. Toutes trois mêlent leurs chants, techniquement amplifiés eux aussi, dans l’espace extraordinaire de la scène ; les serviteurs, esclaves et autres figurants transformés en personnages champêtres viennent danser sur scène, entraînant dans leurs pas les jeunes amoureux, étourdis par la grâce du moment.

10Dans le public, visiblement charmé, l’attention est profonde car, là aussi, la féerie envoûte, fait rêver, le temps d’un chant et d’une danse, qui durent longtemps… longtemps, prolongeant ainsi le spectaculaire des premières scènes, ajoutant de la magie à la surprise, ce qui permettra sûrement (et si l’on en croit la critique2) à cette création innovante de compter dans l’historique des productions réussies.

Le masque des esprits

Photo © Tristram Kenton

11Lorsque les « méchants » de l’histoire se réconcilient enfin – non sans quelques tours de passe-passe d’Ariel et de Prospero, lesquels font, par exemple, apparaître un banquet illusoire prenant feu dans une forêt touffue, ou encore des têtes de chiens aux dents acérées, hurlant à la poursuite de leurs proies terrorisées – le calme s’empare du plateau. Dans un halo de lumière, une douche qui éclaire un Prospero débarrassé de ses atours, les quelques derniers vers où il demande à son public de bien vouloir applaudir (« But release me from my bands/ With the help of your good hands », Epilogue, 9-10) sont prononcés avec simplicité et une pointe de mélancolie, voire de tristesse, ce qui est, là aussi, surprenant après deux heures et demie d’une succession d’images époustouflantes, de mouvements et de sons fabuleux. Peut-être est-ce là une dernière pirouette du metteur en scène qui entend contrecarrer les attentes de chacun jusqu’au bout ? Cela est réussi et le public hésite quelques secondes avant d’applaudir… serait-il déjà parvenu à la fin du spectacle ? De même qu’il a rapproché le public d’aujourd’hui et celui de Shakespeare, le temps semble s’être volatilisé dans ce spectacle extrêmement bien rythmé.  

Epilogue

12Est-ce que Gregory Doran serait un Prospero de la scène contemporaine ? Il a su, en effet, exploiter les outils technologiques de son temps pour créer de la magie, comme l’avait souhaité Shakespeare au dix-septième siècle lorsque la magie était autant objet de fascination que de crainte. Sous le règne d’Élisabeth Ire, des exécutions eurent lieu lorsqu’on soupçonna des Catholiques d’avoir jeté un sort à la souveraine atteinte de la petite vérole en 1562. Mais le goût pour l’alchimie d’Élisabeth Ire est aussi connu. Sa bibliothèque était remplie d’ouvrages à ce sujet – on pense au tableau de Henry Gillard Glindoni présentant une expérimentation de John Dee devant la reine. Shakespeare s’inspira peut-être de John Dee (1527-1609), célèbre magicien proche de la souveraine, pour créer le rôle majeur de La Tempête,mais aussi afin d’explorer les relations plurielles entre magie et politique. Le lien entre ces deux pôles contradictoires est contesté dans le récit de Prospero dont l’exil est en partie la conséquence de l’intérêt sans bornes qu’il porte aux puissances ésotériques :

I had cast [the government] of Milan upon my brother
And to my state grew stranger, being transported
And rapt in secret studies.
(I.2.75-77)

13Doran, lui, tire son inspiration de modèles actuels, parmi lesquels les personnages mi-réels, mi-synthétisés d’Avatar (James Cameron, 2009), bien que cette source ne soit pas mentionnée. Il est certain que l’illusion qu’il projette sur la scène soulève de nouveaux débats – ou bien prolonge ceux de l’époque élisabéthaine – à la fois politiques et artistiques : que seront les « acteurs » de demain ? Pourra-t-on s’en passer ? Le théâtre ne s’apparente-t-il pas à une nouvelle forme cinématographique (question souvent posée depuis l’arrivée massive des images dans l’espace théâtral3) ? C’est la langue de Shakespeare qui nous rattache une fois de plus à l’Histoire et évite probablement le basculement complet vers la réécriture totale. Les puristes regretteront ce déluge technologique ; les « théâtrophiles », eux, apprécieront ce voyage aux antipodes des conventions d’un théâtre dit « classique ».

Miranda (Jenny Ransford) et Ferdinand (Daniel Easton)
Peut-être pas assez de conviction dans l’amour joué par ce couple distant ?

Topher McGrillis © RSC

14Liens utiles :

15intel.co.uk/RSC

16https://www.barbican.org.uk/the-tempest-royal-shakespeare-company/

17extrait vidéo sur https://www.youtube.com/watch ?v =BZKtQAIE4ew

Notes

1  RSC Programme, The Tempest, « O Brave New World », 2017, non paginé.

2  Paul Taylor, « Simon Russell Beale in the most profoundly moving performance of his career », The Independent,18 November 2016.

3  Voir à ce sujet La scène et les images, Les Voies de la Création Théâtrale 21, Arts du spectacle, CNRS Éditions, Paris, 2004 (2001).

Pour citer cet article

Estelle Rivier (2017). "Shakespeare digital sur la scène du Barbican". Shakespeare en devenir - Les Cahiers de La Licorne - L'Oeil du Spectateur | N°10 - Saison 2017-2018.

[En ligne] Publié en ligne le 11 septembre 2017.

URL : http://shakespeare.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=1085

Consulté le 21/09/2017.

A propos des auteurs

Estelle Rivier

Estelle Rivier-Arnaud est agrégée d’anglais et Maître de Conférences qualifiée Professeur à l’Université du Mans. Elle a publié L’espace scénographique dans les mises en scène contemporaines des pièces de Shakespeare (Peter Lang, 2006), Shakespeare dans la Maison de Molière (PUR, 2012), Shakespeare in Performance,coédité avecEric C. Brown (Cambridge Scholars Publishing, 2013) et Rewriting Shakespeare For and By The Contemporary Stage, coédité avec Michael Dobson (CSP, 2017). Elle travaille actuellement sur un ouvrage collectif Roméo et Juliette, de la page à l’image. Formée au Conservatoire d’art dramatique d’Orléans, elle poursuit aussi son investigation de la scène par le biais de la pratique en présidant Act’ en Scène, compagnie théâtrale amateur

Articles du même auteur :

Illustration : (crédits : Jean-Marc Brugeilles).



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ISSN électronique : 1958-9476

Dernière mise à jour : 11 septembre 2017

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